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Matthew Crawford : «La lutte contre le mâle blanc hétérosexuel, ciment du progressisme».

Le philosophe s’inquiète du progressisme radical de la gauche américaine, qui ne s’est nullement remise en question après l’élection de Donald Trump. Il déplore que les identités, le «genre» et l’ethnie demeurent centraux dans le discours des démocrates.

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Chercheur à l’université de Virginie, Matthew Crawford fait figure d’original dans le paysage intellectuel américain. Philosophe, auteur d’un Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail (La Découverte, 2010), il est aussi, à ses heures, mécanicien réparateur de motos. Dans Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver (La Découverte, 2016), le penseur étudie les vertus de l’attention, menacée par l’invasion du virtuel.

LE FIGARO. – Plus de deux ans après l’élection de Donald Trump, quel regard portez-vous sur la gauche américaine? Les démocrates ont-ils surmonté ce traumatisme et se sont-ils adaptés?

Matthew CRAWFORD. – Dans chaque sphère de l’appareil culturel, il ne faisait aucun doute que Hillary Clinton succéderait en douceur à Obama et que le progrès moral ferait un nouveau bond en avant. Mais un sinistre complot a été fomenté à Moscou
et Vladimir Poutine a fait de Voldemort notre président. Par chance, la résistance est forte et les collabos seront démasqués. Ils subiront les conséquences de leurs actes. Telle est la vision actuelle de la gauche américaine.

Chacun doit tenter de comprendre la colère qui l’anime. Avant même la tenue de l’élection présidentielle, les professeurs de droit des universités les plus prestigieuses avaient préparé les questions qui seraient tranchées par la Cour suprême de Hillary Clinton avec la volonté de mettre définitivement un terme aux guerres culturelles (conflits sur les valeurs, les questions de société et les modes de vie, qui divisent les Américains, NDLR). Comme vous le savez probablement déjà, notre Congrès est une institution ancestrale et toutes les grandes questions politiques sont tranchées soit par les tribunaux, soit par des décrets pris par le pouvoir exécutif.

Pour les progressistes, cette situation était idéale. L’Administration Obama avait ainsi utilisé son pouvoir administratif dans des proportions sans précédent pour court-circuiter le processus démocratique et poursuivre sa réforme de la société américaine.
Mais, en novembre 2016, tout cela a été réduit à néant par les électeurs. Cela a alors donné naissance à une gauche fascinée par la violence, et de nombreux progressistes ne se cachent plus désormais pour rejeter le concept même de démocratie.

La politique des identités (identity politics) recule-t-elle chez les démocrates ou bien est-elle au contraire plus forte que jamais en Amérique?

La politique des identités est à l’heure actuelle la principale force motrice de la conscience politique américaine. Il y a quelques semaines, le gouvernement de l’État de Virginie, où je vis, a sombré dans le chaos lorsque l’opinion publique a découvert que le gouverneur démocrate avait porté un déguisement raciste lors d’une fête en 1984. Chaque figure du Parti démocrate l’a alors appelé à démissionner. Cette même semaine, il est également apparu que son «lieutenant-gouverneur», c’est-à-dire son successeur, a un problème avec le mouvement #Metoo. Il fait face à des accusations d’agressions sexuelles. Sa démission a d’ailleurs été demandée par la majorité des démocrates. Mais tout cela est délicat parce qu’il est afro-américain.

Ensuite, il a été révélé que la troisième personne dans l’ordre de succession du gouverneur de Virginie, le procureur général, qui, lui, est blanc, a participé en 1980 à une fête déguisé en rappeur noir ; il est donc à son tour disqualifié. Et l’ordre de succession s’arrête là, il n’y a pas de quatrième personne. L’État de Virginie fait donc face à une véritable crise constitutionnelle, provoquée par quoi…? Dans ces conditions, personne n’est assez pur. Elizabeth Warren, autrefois figure de proue de la gauche économique, est maintenant surtout connue pour sa tentative maladroite de revendiquer ses origines amérindiennes et c’est devenu notre seul et unique sujet de conversation.

Le plus sûr consiste à vous assurer que, sur les questions d’identité, vous n’avez pas d’ennemis plus à gauche. Au vu de la concurrence qui fait rage entre les groupes de victimes dans la hiérarchie intersectionnelle, ce calcul devient vite particulièrement
complexe.

Nous avons là un avant-goût de ce que pourraient être les primaires démocrates de 2020: un peloton d’exécution et un festival d’actes de contrition. Le plus sûr consiste à vous assurer que, sur les questions d’identité, vous n’avez pas d’ennemis plus à gauche. Au vu de la concurrence qui fait rage entre les groupes de victimes dans la hiérarchie intersectionnelle, ce calcul devient vite particulièrement complexe. Cette année, la Marche des femmes a été marquée par les accusations de «blanchité» (whiteness) portées par des féministes afro-américaines à l’encontre des féministes juives, celles-ci accusant à leur tour les féministes musulmanes d’antisémitisme et les femmes féministes accusant les féministes transgenres de «masculinisme» (maleness).
Pour leur part, les féministes musulmanes ont fait preuve de sagesse en gardant pour elles leur opinion quant à la présence d’homosexuels (dans la manifestation). Le Parti démocrate est un amalgame de groupes qui n’ont, par nature, que très peu d’affinités entre eux et il n’y a aucune tentative d’articuler un bien commun.

Cette coalition instable ne tient que par l’invocation rituelle de la cause de tous les maux: le mâle blanc hétérosexuel. Sans lui et sa souillure morale, la logique selon laquelle les femmes, les personnes de couleur et les gays sont sacralisés ne pourrait pas perdurer. Nous, mâles blancs hétérosexuels, sommes donc devenus très importants! À titre personnel, j’aimerais être rémunéré pour ce travail symbolique parce qu’il est épuisant! Nous pourrions faire grève et refuser d’opprimer qui que ce soit tant que nos revendications ne sont pas satisfaites.

Vous critiquez la suffisance morale de la gauche progressiste, y compris sa fausse empathie envers les minorités. Comment expliquez-vous l’extraordinaire importance donnée à la question transgenre ou à toutes les autres questions de genre chez les progressistes ?

Il y a à la fois une logique politique et une logique anthropologique plus profonde. La logique politique est très claire. En 2015, la Cour suprême a fait entrer le mariage homosexuel dans le droit américain. Pensiez-vous réellement que la machine politique
qu’est le mouvement LGBTQ allait tout simplement plier bagage et retourner à son quotidien, peut-être après avoir poliment salué les perdants ? La réponse est non. Dans les 24 heures qui ont suivi cette décision, les grands médias ont identifié un nouveau crime dont personne ne parlait en Amérique: la marginalisation cruelle des personnes transgenres. Le fait qu’être transgenre soit un phénomène exotique ou marginal indique que le besoin politique auquel il répond n’est pas celui d’un quelconque nouveau mouvement démocratique mais le besoin, pour la gauche, de conserver son étiquette de parti à qui revient la charge de décider si l’Amérique a retrouvé la légitimité morale perdue depuis l’esclavage et la ségrégation. La réponse ne peut être que non, ou alors elle perd toute son influence. Cela explique la recherche de nouvelles «phobies» et de préjugés inconscients pour remplacer ceux qui ont perdu toute crédibilité.

Le progressisme devient une guerre contre le concept même de réalité – ce qui n’est pas choisi et qui existe indépendamment de nos désirs – et je pense que c’est au cœur de la politique du genre

La logique même de l’anthropologie progressiste implique l’existence de l’idéologie transgenre, indépendamment de la Cour suprême ou de l’éventuel succès électoral des différents démocrates. La différence sexuelle et, plus généralement, la question du corps sont sans nul doute le principal obstacle au grand projet d’autonomie qu’on appelle la construction de soi. La liberté totale requiert une page totalement vierge. Le progressisme devient alors une guerre contre le concept même de réalité – ce
qui n’est pas choisi et qui existe indépendamment de nos désirs – et je pense que c’est au cœur de la politique du genre.

Il y a quelques années encore, il était possible de penser que l’androgynie ou l’asexualité était l’idéal recherché. Mais il est devenu difficile de réconcilier ce vœu avec l’évolution de la culture populaire désormais saturée par les désirs de revanche des femmes. Les qualités qualifiées de «toxiques» chez les hommes sont appelées «émancipation» chez les femmes. Le mot d’ordre du moment semble être, non pas la fin de la différence entre les sexes, mais un simple renversement de situation. L’American Psychological Association a publié des recommandations et déclaré que la masculinité était un trouble psychologique. Dans nos villes, il n’est ainsi pas rare de voir la phrase «Le futur est féminin» écrite sur des tee-shirts qui sont même parfois
portés par des petits garçons. La politique du genre aux États-Unis semble à l’heure actuelle plus maoïste que kantienne.

Comment expliquez-vous que, dans nos sociétés occidentales, la victimisation soit devenue le seul critère de légitimité politique ?

L’anthropologue René Girard a écrit : «La surenchère perpétuelle transforme le souci des victimes en une injonction totalitaire, une inquisition permanente.» Je ne suis pas si sûr de la sincérité de cette démarche (tendant à se présenter comme une victime,
NDLR). D’un côté, il y a clairement de l’opportunisme. Le concept de wokeness, qui désigne l’«éveil face aux injustices», est un jeu de position concurrentielle au sein de la méritocratie au pouvoir qui est devenu un moyen décisif pour gravir les échelons de n’importe quelle institution. Être woke (donc éveillé) est ce qui distingue les upper whites (Blancs de classe supérieure) des lower whites (Blancs de classe inférieure), comme l’a brillamment expliqué Reihan Salam (éditorialiste américain
conservateur, NDLR). Les minorités sont des pions dans le jeu auquel se livrent les Blancs, mais uniquement si elles se cantonnent au rôle de victimes qui leur a été attribué.

Pour la première fois de sa vie, un jeune homme peut arrêter de s’excuser d’exister et être l’agresseur, (pourvu que ce soit) contre les nazis. C’est pour cette raison que les nazis sont ­devenus indispensables

Mais de l’autre côté, il semblerait que nous soyons également au cœur d’un fanatisme quasi religieux, comme le suggère la définition même du mot «éveillé», qui semble souvent l’emporter sur la préoccupation habituelle, à savoir l’obtention d’un avantage politique ou économique. Rechercher le «privilège» caché au plus profond de son âme et le confesser dans un esprit d’autocritique est devenu un impératif hyperprotestant. Plus vous êtes bas sur l’échelle intersectionnelle, plus vous devez être enclin à accepter de vous effacer.

Je pense que l’émergence du mouvement Antifa (abréviation d’antifasciste) doit être vue comme une réponse au fardeau psychologique pesant sur les hommes blancs progressistes qui se définissent eux-mêmes comme féministes et antiracistes. En devenant «antifas»,
ils ont la possibilité d’affirmer une virilité qui serait, sinon, inacceptable. Pour la première fois de sa vie, un jeune homme peut arrêter de s’excuser d’exister et être l’agresseur, (pourvu que ce soit) contre les nazis. C’est pour cette raison que les nazis sont devenus indispensables.

Mais l’offre ne répond pas à la demande. Nous avons mis en place un processus qui permet de fabriquer les nazis à la chaîne, mais la qualité pèche, puisqu’ils ont tendance à tomber en miettes. Je parle ici des faux «crimes haineux». Cette semaine, les agresseurs homophobes de l’acteur Jussie Smollett, et qui prônaient la suprématie blanche, se sont révélés être deux de ses amis qu’il avait payés pour l’agresser en criant des slogans à la gloire de Trump. Ce scénario est devenu courant. L’agression initiale fait l’objet d’une vaste couverture médiatique, et les célébrités et les politiciens montent au créneau pour condamner cet acte. Puis vient l’heure de l’introspection nationale. Souvent, cela impliquera un symbole classique du mal tel qu’une
pendaison, un svastika ou un pénis, ce qui indique généralement de manière claire une sorte de fantasme gauchiste.

Quelques semaines plus tard, le public découvre que l’agression a été montée de toutes pièces mais l’information est enterrée et présentée de la manière la plus rébarbative qui soit, si tant est que les médias l’évoquent. Le coupable était malavisé mais bien intentionné et il ou elle a réussi à attirer l’attention sur un vrai problème. Le seul aspect regrettable (de la manipulation, NDLR) est que cela pourrait contribuer à créer une «réaction de rejet». Nous devons donc redoubler d’efforts pour mettre
fin au racisme, à la misogynie, à l’homophobie, etc. Tous les faits et toutes les agressions peuvent être intégrés dans la trame. Dans ce domaine, la politique victimaire s’apparente vraiment à une religion.

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2019/03/01/31003-20190301ARTFIG00270-matthew-crawford-la-lutte-contre-le-male-blanc-heterosexuel-ciment-du-progressisme.php

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