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Pâques sanglantes au Sri Lanka, ou le triste destin des chrétiens les plus persécutés au monde pour leur foi

Par Alexandre del Valle / Mardi 23 avril 2019 à 14:00

Photo © LAKRUWAN WANNIARACHCHI / AFP

D’évidence, la coordination de 8 attentats simultanément perpétrés le 21 avril vers 8h45 au Sri Lanka et revendiqués par Daech, six attaques dans la capitale Colombo et deux autres à Negombo et Batticaloa, en prenant pour cibles quatre hôtels (Kingsbury, Shangri-la, Cinnamon Grand et The Tropical à Deliwala-Mount Lavinia), les églises catholiques de Saint Antoine à Colombo, de Saint Sébastien à Negombo, un temple protestant évangélique de Zion à Batticaloa, le complexe résidentiel à Dematagoda et l’escadron de police d’Orugodawatta, est tout sauf un « travail de loups » inexpérimentés et solitaires. 25 suspects – dont des femmes – ont déjà été identifiés et interpellés.

On a par ailleurs retrouvé 87 détonateurs de bombes dans la gare centrale de Pettah à Colombo. Indéniablement, la sophistication des attaques est inédite depuis la fin de la guerre civile sri-lankaie en 1999. Les attentats kamikazes à la bombe ont été particulièrement « bien » coordonnés, le choix des cibles terriblement «cohérent» (églises catholique et évangéliques et hôtels de luxes et étrangers), targets favoris des centrales islamistes globalisées comme Al-Qaïda ou l’Etat islamique. Par ailleurs, le choix des hôtels de Luxe rappelle les attaques de novembre 2008 perpétrées à Mumbai (Inde) par un tireur du groupe pakistanais Lashkar-e-Taiba. Le niveau d’efficacité et de professionnalisme rappelle aussi les attentats de la gare d’Atocha à Madrid, qui avaient fait 191 morts le 11 mars 2004 et qui avaient été revendiqués par Al-Qaïda.

Quels liens entre le « National Tawheed Jamaath », jugé responsable des attentats, avec l’Etat islamique ?

À l’heure où nous écrivons ce texte, le groupe jihadiste local responsable du carnage – officiellement désigné par les services anti-terroristes sri-lankais et américains, serait une organisation salafiste locale récente mais très active, le « National Tawheed Jamaath » (NTJ, ou « association nationale de l’Unité »/Tawhid), qui s’inspire notoirement de Daech. Pour une «première», le groupe NTJ a fait fort puisqu’il s’agit du plus grand assaut jihadiste jamais commis en Asie méridionale, le pire depuis le 11 septembre. Ces attentats ont même « battu » les « records » lugubres en nombre de morts des pires attentats commis en Occident (Madrid, 11 mars 2004 : 191 morts ; Bataclan/Paris, novembre 2015 : 130 morts). L’attaque contre des fidèles chrétiens en pleine fête de Pâques rappelle par ailleurs celles perpétrées ces dernières années en Egypte ou en Irak durant des messes dominicales, des rameaux ou de Pâques ou durant les fêtes de fin d’années. Le nom même de Tawhid (« Unicité », antithèse du paganisme et de la Trinité), est d’ailleurs le terme distinctif majeur de toute la mouvance salafiste en général et jihadiste-sunnite en particulier, concept rendu célèbre par le geste de l’index soulevé en signe de ralliement et de guerre/jihad. Toutefois, le ministre de la Santé et porte-parole du gouvernement cinghalais, Rajitha Senaratne, a confirmé que le groupe local a certainement bénéficié d’un « réseau international qui lui a permis de commettre ce carnage et sans lequel les attaques auraient été impossibles ». Reste qu’aucune revendication officielle n’a encore été diffusée par aucun organe des grandes centrales islamo-jihadistes : Al-Qaïda, Daech, Lachkar-Jihad, etc. Toutefois, rien d’étonnant là dedans, vu que ce n’est pas la première fois qu’une attaque n’est pas revendiquée rapidement ou est revendiquée avec du retard, surtout lorsque des cellules actives encore sur place risquent d’être démantelées plus facilement à cause d’une « signature ».

Une opération de « vengeance pour le Levant »

Vu les cibles choisies (chrétiennes) et les modes opératoires sophistiqués, les attaques du 21 avril au Sri Lanka auraient parfaitement pu être perpétrées par une des deux grandes centrales jihadistes « globalisées » : Al-Qaïda ou Daech, ou leurs « filiales » et « franchisés » respectifs d’Asie. Il pourrait s’agir ici d’une exécution de l’appel du 9 avril dernier par lequel l’Etat islamique exhortait les jihadistes du monde entier à « venger les martyrs du Levant » (Syrie), c’est-à-dire à « riposter » à la chute du califat en Syrie lors de la défaite de l’EI dans son dernier bastion syrien de Baghouz tombée sous les assauts des forces occidentales et des miliciens kurdes.

Sur le Net, nombre d’éléments se revendiquant de Daech ont d’ailleurs salué « la revanche des musulmans sur les croisés », à qui sont attribuées les fusillades perpétrées contre des musulmans dans une mosquée de Christchurch en Nouvelle-Zélande le 15 mars dernier. Et le gouvernement sri-lankais a officiellement repris ce motif de « vengeance » destinée à « punir » les croisés chrétiens et les Occidentaux « islamophobes » rendus collectivement responsables du terrible carnage anti-musulmans de Nouvelle Zélande commis par un suprémaciste blanc australien. Une thèse qui a d’ailleurs été portée à son comble durant tous ses meetings de campagne par un certain Recep Taiyyp Erdogan et pas seulement par les jihadistes encartés. Toutefois, si l’opération avait été totalement commanditée de l’extérieur, une revendication formelle aurait déjà été diffusée par une des « agences » de communication de l’EI ou d’Al-Qaïda. Ces dernières se sont contentées pour le moment de « féliciter » les commandos du Sri Lanka. Il est donc possible qu’une cellule locale ait suivi « l’appel » à « venger le Cham » (Syrie) et qu’elle ait de ce fait bénéficié de l’aide de Daech, tout en agissant en son nom propre, pour le compte de sa « propre marque ».

Toujours est-il que le professionnalisme des attentats du 21 avril au Sri Lanka fait penser à un commando local très bien préparé et qui aurait ainsi agi en complicité avec une centrale internationale, sachant que le kamikaze de l’hôtel Cinnamon s’était fait enregistrer la veille sous le nom de Mohamed Azzam Mohamed avant de se faire exploser au milieu de clients. Même si ce chiffre n’est pas énorme, on sait qu’une trentaine d’islamistes sri-lankais sont partis rejoindre le Jihad de Daech en Syrie ou en Irak ces dernières années et que l’un d’entre a été tué en zone « Syrak » en 2016. D’autres seraient revenus au pays et auraient transmis leur « savoir-faire » terroriste au groupe LTJ jugé responsable des attaques. Certes, le Sri Lanka avait semblé plutôt « épargné » jusqu’à présent par le terrorisme islamiste, d’autant que dans ce pays, ce sont plutôt les extrémistes hindouistes (Tamoul) et bouddhistes (Cingalais) qui ont été les protagonistes de la violence terroriste durant trois décennies de guerre civile.

Rappelons d’ailleurs que les terroristes tamouls sri-lankais du LTTE (« Tigres ») ont été les premiers à prôner l’attentat suicide avant le Hezbollah, les Palestiniens et les salafistes-djihadistes. Et depuis la fin de la guerre civile (1999), ce sont plutôt les commandos bouddhistes-nationalistes extrémistes qui ont perpétré des attaques contre des musulmans (comme en Birmanie) mais aussi contre des chrétiens, qui, bien qu’étant des autochtones cinghalais ou tamouls, sont assimilés au colonialisme occidental et perçus comme une 5ème colonne par les nationalistes bouddhistes de plus en plus violents. Rappelons d’ailleurs que l’état d’urgence a été proclamé en 2018 suite à des heurts entre bouddhistes et musulmans, bien plus fréquents qu’entre musulmans et chrétiens. D’où le fait que l’on ne pensait pas forcément à des risques d’attaques massives contre les chrétiens. D’évidence, les jihadistes ont une fois de plus un coup d’avance, ils ont joué sur l’effet de surprise en frappant là où on ne les soupçonnait point.

L’homme clef : le prédicateur salafiste Moulvi Zahran Hashim : la preuve de la force de « l’idéologisation »

Loin d’avoir été commis par des « loups solitaires », les attaques « pascales » du Sri Lanka ont été pensées et pilotées par un célèbre prédicateur pro-Daech, l’un des leaders du groupe Tawheed Jamaath (LTJ) précité : Moulvi Zahran Hashim, très suivi et écouté dans les réseaux de mosquées salafistes et surtout sur les réseaux sociaux. Le gouvernement sri-lankais a d’ailleurs fermé les réseaux en représailles, ce qui n’a pas plus à la Silicone Valley… Mais on peut comprendre l’indignation de gouvernements face au laxisme des réseaux sociaux et des organes de contrôle des GAFA qui blacklistent très facilement les comptes des « populistes » et « suprémacistes » blancs-chrétiens-occidentaux mais tolèrent sur la toile les pires fanatiques islamistes haineux et violents. L’identification de Zahran Hashim aurait été confirmée par les enquêteurs et les médias américains.

Rappelons que Hashim a déjà été mis en examen pour son rôle clef dans un attentat manqué contre une cible indienne au Sri Lanka il y a à peine quatre mois. N’oublions pas en passant qu’en Asie, l’Inde majoritairement hindouiste du nationaliste religieux Narendra Modi est l’un des fronts privilégiés du « Calife » de l’Etat islamique Abu Bakr al-Baghdadi dont l’objectif est d’étendre le Califat en Asie pour compenser la perte du « cœur » Syro-irakien. Dans les cartes de l’Etat islamique, l’Inde et le Sri Lanka font partie intégrante de la « province du Khorasan ». De ce point de vue, le Sri Lanka possède quelques caractéristiques « intéressantes » pour Al-Baghdadi puisqu’il est divisé entre ethnies et religions antagonistes qui se sont livré une terrible et longue guerre civile (de 1983 à 2009) et qui a surtout opposé la majorité cinghalaise/bouddhiste (70%) à l’insurrection de la minorité tamoule-hindouïste, les musulmans étant alors pris entre deux feux et moins violents.

La paix qui a été obtenue il y a dix ans avec la fin de l’insurrection armée des Tigres tamouls demeure toutefois précaire et les jihadistes ambitionnent de déclencher de nouveaux heurts intercommunautaires en vue d’un chaos qui serait propice à l’instauration de la Charia et du Califat en zone musulmane radicalisée et néo-séparatiste. Dans ce contexte, le président sri-lankais a décrété l’état d’urgence national, une mesure qui renforce le pouvoir des militaires mais qui risque d’accentuer les tensions entre le chef de l’Etat et le gouvernement. Le porte-parole du gouvernement, M. Senaratne, a d’ailleurs accusé le président Maithripala Sirisena d’avoir ignoré les alertes des services de sécurité sur les possibles attaques lancées et connues des services depuis 15 jours…

Aurait-on pu éviter le carnage et neutraliser les terroristes en amont ?

Une chose est sure et elle choque les familles des victimes : les autorités sri-lankaises avaient été prévenues de l’imminence des attentats par le groupe NTJ, mais elles n’ont pas cru bon de prendre ces informations au sérieux. Quant au Premier ministre, il n’aurait même pas été informé. Cet échec flagrant des services de renseignement et des autorités sri-lankaises, elles-mêmes profondément divisées entre services du Premier ministre et présidence, a coûté la vie à 320 personnes… Un disfonctionnement qui rappelle les ratés des justices européennes et notamment française, belge, britannique, suédoise et espagnole qui ont laissé dans la nature ou libéré par anticipation la quasi-totalité des jihadistes qui ont ensanglanté les rues des capitales occidentales depuis le 11 septembre 2001 et surtout depuis les années 2010. Rappelons en effet qu’au début du mois d’avril, l’inspecteur général de la police, Pujith Senadhi Bandara Jayasundara, a été averti par un « service de renseignement étranger » que le Sri Lanka Thaweed Jamath (SLJT), le précité National Thaweed Jamath-NTJ, envisageait de commettre des attentats-suicides contre des églises du Sri Lanka et la Haute commission indienne à Colombo. La police sri-lankaise aurait même reçu l’identité de plusieurs suspects, mais les autorités politiques n’ont pas voulu croire qu’une opération d’une telle ampleur était seulement possible.

Pourtant, le 18 janvier dernier, suite à l’arrestation de quatre membres d’un nouveau groupe islamique radical, la police sri-lankaise avait saisi 100 kilos d’explosifs C4 et des détonateurs… Depuis le carnage de ce lundi de Pâques, les leaders politiques du pays règlent leurs comptes et s’accusent mutuellement d’être responsables du manque de vigilance, tant le scandale est énorme. Rappelons aussi que le National Thowheeth Jama’ath s’était déjà fait connaître en 2018 pour des attaques contre des statues bouddhistes. Conscient de l’incompétence des autorités peu habituées au jihadisme, le FBI américain a d’ailleurs tenu à venir assister la police sri-lankaise dans son enquête, tout comme d’ailleurs des agents d’Interpol.

Les autorités sri-lankaises ont reconnu officiellement que le FBI américain les aidait dans leurs investigations et qu’Interpol a déployé sa propre équipe d’enquêteurs. La cellule de crise d’Interpol concernée (IRT) inclut des spécialistes de l’étude des scène de crime, des explosifs et du contre-terrorisme, tout comme des experts en analyse et en identification de victimes de catastrophes. Une autre forme de soutien est assurée par le Centre de commandement et de coordination (CCC) qui favorise l’échange d’informations sur l’identité des victimes étrangères avec les différents bureaux d’Interpol des pays concernés.

L’islam, les musulmans et l’islamisme radical au Sri Lanka

Les musulmans du Sri Lanka composent 9,7% de la population du pays (total de 21 millions d’habitants), les bouddhistes en forment 70%, les hindouistes 12,6% et les chrétiens 7,6% (catholiques et protestants, indifféremment tamoules/cinghalais étant considérés comme un élément fédérateur). Les musulmans du Sri Lanka sont indifféremment des Tamouls, des Malais, des Cinghalais et surtout des « descendants » d’Arabes ayant épousé des femmes locales converties.

Pendant longtemps, les musulmans sri-lankais sont restés discrets et assez rarement fanatiques. Toutefois, depuis quelques années, comme partout ailleurs, ceux qui ont séjourné dans des pays du Golfe arabo-persique et qui y ont subi une propagande salafiste sont revenus fanatisés et ont contribué à susciter des groupes salafistes ultra-radicaux prêts à en découdre avec les « mauvais musulmans » et les « mécréants » « païens » bouddhisto-hindouïstes » comme avec les chrétiens. On sait par ailleurs qu’entre 30 et 40 musulmans sri-lankais sont partis combattre ces dernières années au sein de l’Etat islamique et avant eux une dizaine auprès d’Al-Qaïda. Rappelons également que le secrétaire du National Thaweed Jamath (NTJ), Abdul Razik, a été condamné en 2016 puis emprisonné pour « incitation à la haine raciale et religieuse ». L’hypothèse la plus logique est donc que le groupe ait été soutenu par une structure jihadiste internationale pour les modalités de l’attaque, la coordination rappelant les séries d’attaques à Mumbai (Inde) en 2008 signées des commandos du groupe islamo-jihadiste pakistanais Lashkar-e-Taiba, lesquels avaient visé à cette occasion deux hôtels de luxe, une gare routière et un centre juif.

Le gouvernement sri-lankais va maintenant devoir identifier le « soutien extérieur » possible, le porte-parole du gouvernement ayant à juste titre confié avoir « du mal à voir comment une petite organisation dans ce pays peut faire tout cela ». « Nous enquêtons sur une éventuelle aide étrangère et leurs autres liens, sur la question de savoir comment ils forment des kamikazes, comment ils ont produit ces bombes ». D’après le Soufan Center, centre d’étude des menaces à la sécurité mondiale basé à New-York, la coordination complexe des attaques du 21 avril au Sri Lanka rappelle des attaques perpétrées par des groupes réellement locaux et ayant un agenda propre, mais ayant reçu une aide étrangère, comme on l’a vu par exemple avec les attentats perpétrés la veille de Noël en 2000 en Indonésie, puis revendiqués par un groupe local en coordination avec al-Qaïda.

On peut également citer les attentats suicides de 2005 dans des hôtels à Amman. Comme ailleurs, conformément à la stratégie du chaos théorisée par l’idéologue du Califat Naji, l’objectif des groupes jihadistes consiste à attiser la déstabilisation des états en place via les heurts intercommunautaires afin d’attirer les possibles victimes musulmanes de « représailles islamophobiques » à la cause du Califat et du Jihad.

Source : https://www.valeursactuelles.com/monde/paques-sanglantes-au-sri-lanka-ou-le-triste-destin-des-chretiens-les-plus-persecutes-au-monde-pour-leur-foi-106193

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