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La religion laïque d’après l’un de ses prophètes, Vincent Peillon

Par Vivien Hoch

Introduction

Les hommes politiques sont souvent critiqués pour leur manque de conviction et de vision à long terme. Il faut reconnaître à Vincent Peillon une conviction aussi forte que singulière : celle d’une foi nouvelle, parallèle, sinon opposée à la foi religieuse classique. Cette foi nouvelle, c’est la croyance en une laïcité de combat, qu’il érige finalement en véritable religion, dont l’église serait l’école et les apôtres les professeurs. La vision de l’école comme d’une « nouvelle église », la « transformation progressiste » de la société : voilà les grands points dogmatiques du catéchisme de Vincent Peillon. Véritable travail d’exégèse, notre étude tend à analyser et à décrypter la « doctrine » qui inspire le nouveau ministre de l’Éducation nationale, en se référant aux derniers ouvrages théoriques [1] qu’il a publiés. Toutes les citations retenues dans cette note sont, sauf mention contraire, de Vincent Peillon.

Membre du bureau national du parti socialiste dès 1994, élu député de la Somme en 1997, député européen depuis 2004, porte-parole national du Parti Socialiste, puis de Ségolène Royal en 2007, il est aujourd’hui ministre de l’Éducation nationale et applique les leitmotivs socialistes : renforcement du secteur de l’enseignement public au détriment de l’enseignement privé, injection massive d’argent public dans le « mammouth » et enrégimentement de l’enseignement au service d’un but plus grand : « éduquer pour changer les mentalités et transformer la société » [2] grâce notamment à la promotion de la théorie du genre, à la lutte intensive contre les « discriminations » et les « stéréotypes », à la promotion de la « diversité »… Il s’illustre de surcroît par ses propositions pour mettre en place une « morale laïque » à l’école ou pour s’être prononcé en faveur d’un débat sur la légalisation du cannabis. Vincent Peillon est d’abord un penseur de gauche, un conteur de l’histoire des idées socialistes, et un faiseur d’idées – un idéologue au sens propre – qui tente de restituer à son parti la logique des idées. Après une thèse de philosophie sur le phénoménologue Merleau-Ponty [3], un philosophe adepte de la déconstruction des catégories stables du réel, il développe en effet de nombreuses études sur l’histoire des idées socialistes et des figures de cette histoire tels que Jean Jaurès [4], Pierre Leroux [5] ou encore Ferdinand Buisson [6]. Véritable tête pensante du Parti Socialiste, il rédige et dépose avec Arnaud Montebourg une motion pour combattre le tournant social-libéral du parti socialiste en 2003 [7]. Celle-ci termine en deuxième position derrière celle présentée par François Hollande [8]. Au plan strictement philosophique, la théorie politique de Vincent Peillon implique une vision très spécifique de l’Homme, de la société, de la morale, de la spiritualité ; tout cela constituant une nouvelle religion qu’il dit « progressiste », « républicaine » et « laïque ». Analyser les grands axes de sa pensée revient à faire le tour des interprétations qu’ont les socialistes de leur propre histoire, permettant d’en révéler les axes invariants et d’en dégager leur vision programmatique pour l’avenir. Comme le précise d’ailleurs la quatrième de couverture d’Une religion pour la République : « en revisitant le passé, il dégage les fondements philosophiques, historiques et politiques de ce que pourrait être le socialisme du XXIème siècle ».

Vincent Peillon développe ainsi une dialectique qui revisite l’histoire sous l’angle du progressisme (I), basée sur une révolution française sacralisée (II) qui ne s’accomplira messianiquement que par l’éducation, destinée à former des « hommes nouveaux » (III).

L’éducation « formera un homme nouveau »

L’école républicaine, une « nouvelle naissance »

Puisque la Révolution, nouvelle Genèse du monde, doit s’auto-instituer [39] et prendre la place dogmatique et idéologique de la religion chrétienne, elle doit le faire avec autant de latitude. Le problème de l’auto-institution républicaine, dit Vincent Peillon, c’est qu’elle n’a aucun modèle puisqu’elle est en rupture avec la tradition. Elle doit donc « se fabriquer en quelque sorte une légitimité historique » [40], d’où « l’importance stratégique de l’école au cœur du régime républicain» [41]. L’école constitue en effet une « république préservée » (des conservatismes), une « République pure », une « République hors du temps au sein de la République réelle ». L’école a en charge d’opérer « ce miracle de l’engendrement par lequel l’enfant, dépouillé de toutes ses attaches pré-républicaines, va s’élever jusqu’à devenir le citoyen, sujet autonome » [42]. L’enfant, en rentrant à l’école de la République, doit être « dépouillé de toutes ses attaches pré-républicaines », cela s’entend : en excluant toute tradition, qu’elle soit familiale, communautaire, religieuse ou sociologique dans laquelle l’enfant est élevée avant son entrée dans l’école républicaine. On comprend pourquoi la présence de l’enfant à l’école doit toujours être plus précoce. De fait, après être né, l’enfant doit recevoir son Baptême républicain, seul à même de trancher avec tout ce qui peut s’opposer à l’esprit républicain. L’école républicaine doit alors se constituer comme une nouvelle église : « c’est bien une nouvelle naissance, une transsusbtantiation qui opère dans l’école et par l’école, cette nouvelle Église, avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses nouvelles tables de la Loi » [43].

Une « morale laïque », instrument de l’action politique socialiste

Dans la continuité de Jean Jaurès, Vincent Peillon considère que le problème moral et religieux est inhérent à chaque société humaine et que « c’est au socialisme qu’il va revenir d’incarner la révolution religieuse dont l’humanité a besoin » [44]. « Cette idée de la République se refuse à séparer la morale de la politique » [45]. Voilà pourquoi Vincent Peillon tente de récupérer l’idée de « morale laïque », qui permet une éducation « spiritualiste, libérale et religieuse » [46]. Sur ce point, il ne peut être plus clair : la « morale laïque » enseignée à l’école républicaine « est aussi un instrument de l’action politique, républicaine et socialiste » [47]. Quelle pédagogie est mise en œuvre pour satisfaire cette instrumentalisation ? Il y a un « « infini flottant » dans l’âme de l’enfant », et l’éducation « se fixe pour tâche de lui donner une forme » [48]. Donner une forme à une matière, selon la pédagogie aristotélicienne, suppose que la matière préalable – « l’âme de l’enfant » – soit informe, c’est-à-dire sans ancrages familiaux, traditionnels, religieux [49]. La famille qui confie son enfant à l’école de la République doit tout attendre de cette dernière. L’école républicaine et laïque ne doit certes pas « comprimer les aspirations religieuses de l’âme humaine » [50], mais bien les orienter vers une révolution morale ainsi qu’une révolution matérielle, tout « en mettant la seconde au service de la première » [51], pour correspondre au matérialisme immanent de ce « nouveau monde ». « Soit on abandonne les choses de l’âme, le spirituel, à l’Eglise et au prêtre, et alors la République démocratique et sociale est vaincue » [52]. C’est pourquoi, la République doit prendre en charge la spiritualité des enfants afin de ne pas laisser à l’Eglise catholique le monopole de la spiritualité et de la formation des âmes (c’est-à-dire de l’éducation, dans le vocabulaire de Peillon).

Conclusion

Vincent Peillon, le prophète socialiste du XXIème siècle

Vincent Peillon remet à l’honneur les socialistes que Marx qualifiait d’utopistes, longtemps abandonnés dans les décombres de l’histoire. Il fait référence à Saint-Simon, à Pierre Leroux, à Buchez et à Louis Blanc. Exit, par contre, Fourier, Proudhon, Blanqui, puis plus tard Paul Lafargue, Jules Guesde ou Allemane, que Vincent Peillon a du mal à définir comme socialistes français à part entière. Pour l’actuel ministre de l’Education nationale, la rupture stricte qu’il trace entre le « nouveau monde » de la Révolution et l’ancien monde nécessite de créer un nouvel ordre, une nouvelle spiritualité, une nouvelle religion. Cela passe par une relecture de l’histoire comme un champ de forces en progrès continu, une formation de nouveaux dogmes anthropologiques et sociaux, in fine théologico-politiques, et ce grâce à une école capable de concurrencer les religions et les traditions ; en bref, par une instrumentalisation unilatérale (« républicaine », telle que comprise par Vincent Peillon) de tout ce qui fait le politique, le social et le religieux vers un progrès indéfini. Mais à vrai dire entre socialisme scientifique et utopique, les frontières sont minces. « L’eschatologie marxiste […] n’est pas moins utopique que l’univers fabuleux de Charles Fourier » [53] a précisé Jean-Christian Petitfils. Philippe Muray évoque lui « ce rêve qu’on appelle curieusement le proto-socialisme. Cabet, Fourier ou Saint-Simon. Socialisme mystique, disent les historiens gênés du socialisme. Ou chrétien, post-chrétien, spiritualiste… […] Il n’y a pas eu davantage de proto-socialisme qu’il n’y aura plus tard de socialisme réel, de socialisme utopique, de socialisme du troisième type ou de socialisme à la française, à la hongroise, à l’autrichienne, etc. Il n’y a qu’un seul idéal de pensée progressiste. » [54]. Dans les quelques livres qu’il a écrit avant d’être nommé ministre de l’Education nationale, Vincent Peillon forge son propre concept de « progrès » : celui d’une « République socialiste », qui tente de s’ingérer – au moyen de l’éducation – au plus profond de chaque être humain afin de l’amener à participer activement à l’avènement de cette nouvelle « République socialiste ».

Notes :

[1] Une religion pour la République : la foi laïque de Ferdinand Buisson, Le Seuil, Paris, 2010 et La révolution française n’est pas terminée, Paris, Seuil, 2008.

[2] C’est l’objectif assigné à l’école dans le texte adopté par le conseil national du PS en décembre 2011 et intitulé Convention égalité réelle.

[3] Vincent Peillon, La Tradition de l’esprit : itinéraire de Maurice Merleau-Ponty, Grasset, Paris, 1994.

[4] Jean Jaurès et la religion du socialisme, Grasset, Paris, 2000.

[5] Pierre Leroux et le socialisme républicain, Le Bord de l’eau, 2003.

[6] Une religion pour la République : la foi laïque de Ferdinand Buisson, Le Seuil, Paris, 2010.

[7] Pour un nouveau Parti socialiste : motion portée au vote des militants du PS au congrès de Dijon, 16-17-18 mai 2003 (avec Arnaud Montebourg), Denoël, Paris, 2003. Une motion qui fait notamment « le constat quotidien des ravages du libéralisme », « l’éligibilité et la participation aux élections locales des étrangers non communautaires » ou encore la « mise en place progressive d’un SMIC européen », à travers l’idée d’une 6ème République.

[8] Avec 16,88 % des voix.

[39] La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 17

[40] La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 19 (V. Peillon cite C. Nicolet).

[41] La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 17 (nous soulignons).

[42] La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 17-18 (nous soulignons).

[43] La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 18.

[44] La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 195.

[45] La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 201.

[46] La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 193.

[47] La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 193.

[48] La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 194.

[49] « Il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel… » Entretien au JDD, 2 septembre 2012.

[50] Jean Jaurès, article du 4 Juillet 1892 de La Dépêche, repris dans l’Action socialiste, p. 160. Cité dans La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 194.

[51] La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 195.

[52] La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 192.

[53] Jean-Christian Petitfils, Les socialismes utopiques, éd. P.U.F, 1977, p.9.

[54] Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, éd. Denoël, 1999, p. 61 (nous soulignons).

Source : Vincent Peillon, prophète d’une « religion laïque », Centre d’études et de recherches universitaires (CERU), collection notes et études. Reproduit avec la permission de l’auteur.


A propos de l’auteur

Vivien Hoch

Vivien Hoch est docteur en philosophie et évangéliste dans le monde numérique (éthique, bioéthique, politique, philosophie et théologie.)

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