Articles, Etats-Unis, Liberté d'expression, Médias et désinformation, Postmodernisme, progressisme, Société, Visions du monde

Lettre de démission de Bari Weiss

Publié le 9 août

Par Bari Weiss

Cher A.G.,

C’est avec tristesse que je vous écris pour vous dire que je démissionne du New York Times.

C’est avec gratitude et optimisme que j’ai rejoint le journal il y a trois ans. J’ai été engagée dans le but de faire entendre des voix qui n’apparaîtraient pas autrement dans vos pages : des écrivains débutants, des centristes, des conservateurs et d’autres qui ne se considéreraient pas naturellement chez eux au Times. La raison de cet effort était claire : le journal n’ayant pas anticipé le résultat des élections de 2016, il n’avait pas une bonne connaissance du pays dont il assure la couverture médiatique. Dean Baquet et d’autres l’ont admis à plusieurs reprises. La priorité de la rubrique Opinion était d’aider à remédier à cette grave lacune.

J’ai été honorée de participer à cet effort, dirigé par James Bennet. Je suis fière de mon travail d’écrivain et de rédacteur en chef. Parmi ceux que j’ai contribué à amener sur nos pages : le dissident vénézuélien Wuilly Arteaga, la championne d’échecs iranienne Dorsa Derakhshani et le démocrate chrétien de Hong Kong Derek Lam. Également : Ayaan Hirsi Ali, Masih Alinejad, Zaina Arafat, Elna Baker, Rachael Denhollander, Matti Friedman, Nick Gillespie, Heather Heying, Randall Kennedy, Julius Krein, Monica Lewinsky, Glenn Loury, Jesse Singal, Ali Soufan, Chloe Valdary, Thomas Chatterton Williams, Wesley Yang, et bien d’autres.

Mais les leçons qui auraient dû suivre les élections, à savoir l’importance de comprendre les autres Américains, la nécessité de résister au tribalisme et le caractère central du libre échange d’idées pour une société démocratique, n’ont pas été tirées. Au contraire, un nouveau consensus s’est dégagé dans la presse, mais peut-être surtout dans ce journal : la vérité n’est pas un processus de découverte collective, mais une orthodoxie déjà connue d’une poignée d’éclairés dont le travail consiste à informer tout le monde.

Twitter n’est pas en tête de liste du New York Times. Mais Twitter est devenu son rédacteur en chef ultime. Alors que l’éthique et les mœurs de cette plateforme sont devenues celles du journal, le journal lui-même est devenu de plus en plus une sorte d’espace de spectacle. Les histoires sont choisies et racontées de manière à satisfaire le public le plus restreint, plutôt que de permettre à un public curieux de lire des informations sur le monde et de tirer ensuite ses propres conclusions. L’on m’a toujours appris que les journalistes étaient chargés d’écrire la première ébauche de l’histoire. Aujourd’hui, l’histoire elle-même est une chose éphémère de plus, façonnée de manière à répondre aux besoins d’un narratif prédéterminé.

Mes propres incursions dans [ce qui est considéré] la Pensée Fausse m’ont fait subir des brimades constantes de la part des collègues qui ne partagent pas mes opinions. Ils m’ont traité de nazie et de raciste ; j’ai appris à rejeter d’un revers de main les commentaires sur ma façon « d’écrire à nouveau sur les Juifs ». Plusieurs collègues perçus comme étant amicaux avec moi ont été harcelés par des collègues de travail. Mon travail et mon caractère sont ouvertement dévalorisés sur les chaînes Slack de toute l’entreprise, où les rédacteurs en chef interviennent régulièrement. Là, certains collègues insistent sur le fait que je dois être éliminée si l’on veut que cette entreprise soit vraiment « inclusive », tandis que d’autres collent des émojis de hache à côté de mon nom. D’autres employés du New York Times me traitent publiquement de menteuse et de bigote sur Twitter, sans craindre que le harcèlement ne soit sanctionné par des mesures appropriées. Ils ne sont jamais sanctionnés.

Il y a des termes pour décrire tout cela : discrimination illégale, environnement de travail hostile et licenciement constructif. Je ne suis pas une experte juridique. Mais je sais que c’est mal.

Je ne comprends pas comment vous avez pu permettre à ce genre de comportements de frayer son chemin au sein de votre entreprise au vu et au su de tout le personnel du journal et du public. Et je ne peux certainement pas comprendre comment vous et d’autres dirigeants du Times avez pu rester les bras croisés tout en me félicitant en privé pour mon courage. Se présenter au travail en tant que centriste dans un journal américain ne devrait pas nécessiter du courage.

Une partie de moi aimerait pouvoir dire que mon expérience a été unique. Mais la vérité est que la curiosité intellectuelle – sans parler de la prise de risque – est maintenant un handicap pour le Times. Pourquoi éditer quelque chose de difficile pour nos lecteurs, ou écrire quelque chose d’audacieux seulement pour le rendre idéologiquement casher, alors que nous pouvons nous assurer de la sécurité de l’emploi (et des clics) en publiant notre 4000e éditorial qui soutient que Donald Trump est un danger unique pour le pays et le monde ? L’autocensure est donc devenue la norme.

Les règles qui subsistent au Times sont appliquées avec une extrême sélectivité. Si l’idéologie d’une personne est en accord avec la nouvelle orthodoxie, elle et son travail restent non contrôlés. Tous les autres vivent dans la crainte des représailles numériques. Le venin en ligne est excusé tant qu’il est dirigé vers les bonnes cibles.

Des articles d’opinion qui auraient facilement été publiés il y a deux ans seulement mettraient aujourd’hui un rédacteur en chef ou un auteur en sérieuse difficulté, s’il n’est pas licencié. Si un article est perçu comme susceptible d’inspirer des réactions négatives en interne ou sur les médias sociaux, le rédacteur ou l’auteur évite de le présenter. S’il est suffisamment convaincu pour suggérer sa publication, il est rapidement orienté vers un terrain plus sûr. Et si, de temps en temps, il réussit à faire publier un article qui ne promeut pas explicitement des causes progressistes, cela n’arrive qu’après que chaque ligne a été soigneusement rabotée, négociée et assortie d’une mise en garde.

Il a fallu deux jours et deux emplois au journal pour dire que l’article de Tom Cotton « n’était pas à la hauteur de nos attentes ». Nous avons joint une note de la rédaction sur un récit de voyage concernant Jaffa peu après sa publication parce qu’il « n’abordait pas des aspects importants de la composition de Jaffa et de son histoire ». Mais il n’y a toujours pas de note annexée à l’entretien de Cheryl Strayed avec l’écrivain Alice Walker, une fière antisémite qui croit au lézard Illuminati.

Le journal de référence est, de plus en plus, le journal de ceux qui vivent dans une galaxie lointaine, une galaxie dont les préoccupations sont profondément éloignées de la vie de la plupart des gens. C’est une galaxie dans laquelle, pour ne citer que quelques exemples récents, le programme spatial soviétique est loué pour sa « diversité », la pratique de divulguer des informations personnelles sur Internet par des adolescents au nom de la justice est tolérée, et les pires systèmes de castes dans l’histoire humaine incorporent les États-Unis aux côtés de l’Allemagne nazie.

Même aujourd’hui, je suis convaincue que la plupart des gens du Times ne partagent pas ces opinions. Pourtant, ceux qui les défendent les intimident. Pourquoi ? Peut-être parce qu’ils croient que le but ultime est juste. Peut-être parce qu’ils croient qu’ils seront protégés s’ils hochent la tête alors que la monnaie de notre univers – le langage – est dégradée au service d’une longue liste de causes justes en constante évolution. Peut-être parce qu’il y a des millions de chômeurs dans ce pays et qu’ils se sentent chanceux d’avoir un emploi dans une industrie économiquement active.

Ou peut-être est-ce parce qu’ils savent que, de nos jours, défendre des principes au sein du journal ne permet pas de décrocher des applaudissements. Cela fait de vous une cible à abattre. Trop sages pour s’afficher sur Slack, ils m’écrivent en privé au sujet du « nouveau maccarthysme » qui s’est installé au sein du journal de référence.

Tout cela est de mauvais augure, surtout pour les jeunes auteurs et rédacteurs indépendants qui font attention à ce qu’ils devront faire pour progresser dans leur carrière. Règle n°1 : exprimez votre opinion à vos risques et périls. Deuxième règle : ne prenez jamais le risque de commander la rédaction d’un récit qui va à l’encontre du narratif ambiant. Troisième règle : ne croyez jamais un rédacteur ni un éditeur qui vous pousse à aller à contre-courant. L’éditeur finira par céder à la mafia, le rédacteur en chef sera licencié ou réaffecté et vous serez abandonné à votre propre sort.

Pour ces jeunes auteurs et éditeurs, il y a une consolation. Alors que des endroits comme le Times et d’autres institutions journalistiques, qui autrefois brillaient par leur grandeur, trahissent leurs propres normes et perdent de vue leurs propres principes, les Américains ont toujours soif d’avoir des informations exactes sur l’actualité, d’opinions qui soient vitales et de débats sincères. J’entends parler de ces gens tous les jours. « Une presse indépendante n’est pas un idéal libéral, ni un idéal progressiste, ni un idéal démocratique. C’est un idéal américain », disiez-vous il y a quelques années. Je ne pourrais pas mieux acquiescer. L’Amérique est un grand pays qui mérite un grand journal.

Rien de tout cela ne signifie que certains des journalistes les plus talentueux du monde ne travaillent plus pour ce journal. Il y en a encore, ce qui rend cet environnement illibéral particulièrement navrant. Je serai, comme toujours, une lectrice dévouée de leurs écrits. Mais je ne peux plus accomplir le travail pour lequel vous m’avez fait venir ici – le travail qu’Adolph Ochs a décrit dans cette célèbre déclaration de 1896 :

« faire des colonnes du New York Times un forum destiné à l’examen de toutes les questions d’importance publique et, à cette fin, inviter à une discussion intelligente des personnes soutenant toutes les nuances d’opinion ».

L’idée d’Ochs est l’une des meilleures que j’ai rencontrées. Et je me suis toujours confortée dans l’idée que les meilleures idées l’emportent. Mais les idées ne peuvent pas gagner toutes seules. Elles ont besoin d’une voix. Elles ont besoin d’être entendues. Par-dessus tout, elles doivent être soutenues par des personnes qui sont prêtes à vivre avec elles.

Sincèrement,

Bari

Source : https://www.bariweiss.com/resignation-letter

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.