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Devrions-nous chercher un gouvernement chrétien ? Partie 1 – Une critique de la doctrine [dite] réformée des Deux Royaumes

Il s’agit du premier volet d’une série en deux parties consacrée à la question de savoir si les chrétiens doivent chercher à établir un gouvernement chrétien. La première partie livre une critique du système moderne dit réformé des deux royaumes (R2K). La deuxième partie présente des arguments en faveur d’un gouvernement basé sur les enseignements de la Bible.

Par Zachary Garris

5 novembre 2019

Une grande confusion règne aujourd’hui sur le rôle du gouvernement civil. Il en résulte une adhésion croissante à des idéologies telles que le socialisme, même parmi les chrétiens. Une grande partie de cette confusion est due à la négligence d’autres formes d’autorité gouvernementale, en particulier la famille et l’Église. Lorsque la famille et l’Église sont laissées de côté, les gens se tournent vers le gouvernement civil pour combler le vide, car ce gouvernement civil leur offre des services éducatifs, de bienfaisance, financiers et autres.

La Bible a beaucoup à dire sur les trois sphères de gouvernance (famille, Église, État.) Et puisque Dieu a donné à la famille et à l’Église des rôles importants dans le cadre de la vie humaine, cela signifie que l’État a un rôle limité. Quel est ce rôle limité de l’État ? Les Écritures enseignent que l’État a un rôle de protection. Romains 13 montre que le gouvernement civil existe pour punir l’iniquité, et les principes de la loi mosaïque, notamment les Dix Commandements, enseignent que le gouvernement civil doit protéger la vie et la propriété.

Débat sur la nature du gouvernement civil

Les chrétiens sont d’accord sur ce rôle de protection de l’État, au moins en principe. L’État devrait punir les actes malveillants, tels que le meurtre et le vol. Cependant, même dans ces exemples, une controverse surgit, car de nombreux gouvernements n’interdisent pas l’avortement d’un enfant dans l’utérus (bien qu’il s’agisse d’un meurtre) et de nombreux états redistribuent la richesse par le biais d’un système d’impôts très lourds (bien qu’il s’agisse d’un vol.) Et cela ne dit rien sur la question de savoir si l’État doit punir d’autres maux comme l’adultère et le blasphème. Ainsi, les chrétiens ne sont pas d’accord sur la nature du gouvernement civil.

L’on a beaucoup écrit sur le gouvernement civil au fil des années, les débats modernes invoquant des termes tels que « les deux royaumes », « la souveraineté des sphères » et « la spiritualité de l’Église ». Les questions suivantes sont au centre de ces débats : quel est le rôle approprié de l’État ? Comment l’Église doit-elle se comporter par rapport à l’État ? Et pouvons-nous utiliser la Bible pour nous adresser à l’État, ou devons-nous nous limiter aux arguments issus de la loi naturelle ?

Cet article en deux parties abordera ces concepts et ces questions tout au long du texte. La première partie critiquera d’abord la conception populaire du gouvernement civil des « Deux Royaumes » (R2K) [dite] réformée. La deuxième partie présentera ensuite l’argument selon lequel la théocratie est une forme nécessaire de gouvernement civil et que les chrétiens devraient chercher à établir une forme de gouvernement chrétien (bien qu’indépendant de l’Église.)

La critique suivante de la doctrine [dite] réformée des Deux Royaumes portera sur les points suivants :

  • L’écart existant entre la R2K et la théologie [véritablement] réformée des deux royaumes.
  • La division erronée opérée par la R2K sur l’alliance de Dieu avec Noé.
  • La division erronée opérée par la R2K entre l’Ecriture et la loi naturelle.
  • La dichotomie création-rédemption de la R2K qui ne tient pas compte de l’institution de la famille par Dieu.

La doctrine [dite] réformée des Deux Royaumes (R2K) et sa divergence d’avec les réformateurs

Un modèle populaire de relations entre l’Église et l’État est apparu dans les temps modernes, connu sous le nom de doctrine [dite] réformée des « Deux Royaumes » (R2K). Cette théologie est associée au Westminster Theological Seminary en Californie, et ses plus ardents défenseurs sont David VanDrunen et D. G. Hart.

Ces hommes prétendent adopter la théologie des « deux royaumes » des réformateurs. Toutefois, il est mieux de baptiser le modèle R2K du nom de la doctrine radicale des « deux royaumes » en raison de son éloignement par rapport à la doctrine des deux royaumes des réformateurs tels Martin Luther et Jean Calvin (ainsi que de la Bible.) Ces hommes parlaient de deux royaumes en référence à « ce siècle » et au « siècle à venir ». Le royaume éternel des réformateurs (« le siècle à venir ») faisait référence à l’Église invisible, tandis que le royaume temporel (« ce siècle ») comprenait à la fois l’État et l’Église visible. En d’autres termes, les réformateurs n’opéraient pas de division stricte entre l’État et l’Église telle qu’on la trouve dans le système de la R2K.

Comme VanDrunen a beaucoup publié sur ce sujet, nous nous concentrerons sur ses écrits. Le point de vue de VanDrunen sur la R2K distingue en particulier le « royaume commun » du « royaume rédempteur » (identifiés respectivement comme le domaine civil et l’Église.) Selon VanDrunen, le royaume commun R2K est fondé sur l’alliance noachique (Genèse 8:20-9:17), qui comprend la famille, le gouvernement civil, l’éducation, les arts, etc. Jésus dirige ce royaume civil en tant que Créateur et sustentateur, et ce royaume est guidé par la révélation générale, à savoir la loi naturelle.

Contrairement au royaume commun, le royaume rédempteur de la R2K est fondé sur l’alliance abrahamique (Genèse 15, 17), qui comprend l’Église et sa mission. Jésus dirige ce royaume spirituel en tant que rédempteur, et ce royaume est guidé par une révélation spéciale, à savoir la Bible.

Nous commençons à voir les conséquences de cette division lorsque VanDrunen parle de « rédemption ». Alors que dans le royaume commun, Dieu maintient un ordre social pour les chrétiens et les non-chrétiens, dans le royaume rédempteur, Dieu accorde le salut aux chrétiens et les sépare du monde. Ainsi, l’alliance noachique est non redemptrice dans le cadre du système de la R2K. Suivant son point de vue sur l’alliance divine avec Noé, VanDrunen fait un contraste marqué entre nature/création et re-création, niant explicitement que le Christ rachète l’ordre créationnel. Voici ce que VanDrunen dit :

Dieu ne rachète pas les activités et les institutions culturelles de ce monde, mais les préserve grâce à l’alliance qu’il a conclue avec toutes les créatures vivantes par l’intermédiaire de Noé en Genèse 8:20-9:17… La rédemption ne consiste pas à restaurer les personnes pour qu’elles accomplissent la tâche originelle d’Adam, mais consiste en ce que le Seigneur Jésus-Christ lui-même accomplit la tâche originelle d’Adam une fois pour toutes, en notre nom. Ainsi, la rédemption n’est pas une « création retrouvée » mais une « re-création gagnée » (VanDrunen, Living in God’s Two Kingdoms, 15, 26 ; c’est moi qui souligne.)

Ainsi, le système R2K de VanDrunen oppose le royaume commun (qui comprend l’État et la famille) au royaume rédempteur (l’Église.) La R2K affirme ensuite que le Christ ne rachète pas l’État, car l’État est enraciné dans la création et la création n’est pas rachetée. En outre, comme nous le verrons plus loin, VanDrunen affirme que l’État ne doit être guidé que par la loi naturelle, et non par la Bible.

Comparons cela avec les réformateurs, dont la doctrine des deux royaumes était axée sur la distinction entre le royaume temporel et le royaume éternel. Si les réformateurs faisaient la distinction entre l’Église et l’État, et considéraient même l’État comme étant enraciné dans la création, ils ne parlaient pas de l’État comme étant sous un royaume « commun » non rédempteur.

De plus, Calvin en particulier considérait que la révélation spéciale de Dieu devait guider l’État. Calvin pensait que le gouvernement civil devait être régi par la loi naturelle, mais il considérait aussi que la révélation spéciale – en particulier les Dix Commandements – était un guide plus clair. Comme on le voit dans les citations suivantes, Calvin pensait que la loi naturelle est révélée dans les Dix Commandements :

Cette loi intérieure, que nous avons décrite ci-dessus comme étant écrite, voire gravée, dans le cœur de tous, affirme en un sens les mêmes choses que celles qui doivent être apprises des deux Tables (Institution, 2.8.1.)

(Parce qu’elle est nécessaire à la fois en raison de notre faiblesse et de notre arrogance), le Seigneur nous a donné une loi écrite pour nous accorder un témoignage plus clair de ce qui était trop obscur dans la loi naturelle (Institution, 2.8.1.)

Il est un fait que la loi de Dieu que nous appelons la loi morale n’est rien d’autre qu’un témoignage de la loi naturelle et de cette conscience que Dieu a gravée dans l’esprit des hommes (Institution, 4.20.16.)

Comme les Dix Commandements sont une révélation plus claire de la loi naturelle, Calvin pensait que les deux tables des Dix Commandements (la première table est celle des Commandements 1-4 ; la seconde celle des Commandements 5-10) devraient être appliquées au gouvernement civil. C’est pourquoi Calvin est favorable à des lois civiles interdisant le blasphème, car il viole le troisième commandement.

En accord avec l’application de la première table de la loi, Calvin soutenait que le but du gouvernement civil était « de chérir et de protéger le culte extérieur de Dieu », « de défendre la saine doctrine de la piété et la position de l’Église », et « d’empêcher l’idolâtrie, le sacrilège contre le nom de Dieu, les blasphèmes contre sa vérité, et toute autre offense publique contre la religion de surgir et de se répandre parmi le peuple » (Institution 4.20.2.) (L’Assemblée de Westminster a suivi la position de Calvin dans la Confession de foi de Westminster à l’article 23.3, bien que celle-ci ait été modifiée par la suite par les presbytériens américains) [2].

Après avoir lu les citations de Calvin ci-dessus sur la loi naturelle et le rôle du gouvernement civil, il est difficile de comprendre comment VanDrunen peut prétendre défendre le système des deux royaumes des réformateurs dans un sens raisonnable.

La division erronée de l’alliance divine avec Noé par la R2K

Non seulement la R2K s’écarte de la vision réformée historique des deux royaumes, mais elle présente également d’importantes lacunes bibliques et théologiques. La R2K dépend d’un contraste marqué entre les alliances divines avec Noé et avec Abraham, soutenant que l’alliance noachique fait partie du royaume commun qui est non rédempteur et non salvifique. Ce que VanDrunen entend exactement par « rédempteur » n’est pas toujours certain, bien qu’il soit clair qu’en un certain sens, il cherche à déconnecter l’alliance divine avec Noé de l’alliance de la grâce (l’alliance unifiée plus large du salut de Dieu que l’on trouve dans les alliances abrahamique, mosaïque, davidique et les nouvelles alliances.)

Contrairement à la R2K, bien que l’alliance avec Noé ait été conclue avec « toute la création », elle a toujours des aspects rédempteurs et est liée à d’autres alliances rédemptrices. L’on peut le constater dans les points suivants :

  • L’alliance noachique implique des sacrifices d’animaux apportés en offrandes, sacrifices semblables à ceux du système lévitique (Genèse 8:20-21.)
  • L’alliance noachique est conclue avec un adorateur de Yahvé (Noé) et sa postérité.
  • L’alliance noachique implique une « postérité », ce qui est typique des alliances que VanDrunen considérerait comme rédemptrices, telles les alliances abrahamique et davidique (Genèse 9:9 ; 15:18 ; 17:7, 9-10 ; 2 Samuel 7:12.)
  • L’alliance noachique réaffirme l’ordre donné à Adam d’ « être fécond et de multiplier » (Genèse 1:28), qui fait également partie de l’alliance abrahamique rappelée dans l’ordre de Dieu donné à Jacob (Genèse 9:1, 7 ; 35:11.)

Ainsi, bien que l’alliance noachique soit conclue avec toute la création, elle présente encore des aspects « rédempteurs » semblables à d’autres alliances. Ceci mine le contraste que VanDrunen établit entre les alliances noachique et abrahamique et sape ainsi l’ensemble du système de la R2K. Contrairement à VanDrunen, l’alliance noachique réaffirme l’ordre naturel/créationnel (postérité », « sois fécond et multiplie »), qui est ensuite développé dans les alliances abrahamique, mosaïque, davidique et les nouvelles alliances. Des sacrifices sont incorporés qui culminent dans le sacrifice de Jésus, une postérité est promise qui culmine dans la véritable postérité d’Abraham (Galates 3:16), et le peuple de Dieu a reçu l’ordre d’être fécond, ordre réaffirmé dans le Grand Commandement de faire des nations des disciples (Matthieu 28:19.)

Sur les quatre points ci-dessus, VanDrunen ne cherche qu’à contrer le premier, à savoir que l’alliance noachique implique un sacrifice d’offrandes et est donc rédemptrice. VanDrunen tente d’échapper à ce point en soutenant qu’il existe deux alliances conclues avec Noé, l’une dans Genèse 6:18 qui promet à Noé le salut à travers l’entrée dans l’arche, et une seconde alliance dans Genèse 9 (vv. 9, 11, 12, 13, 15, 16, 17) selon laquelle Dieu promet de ne pas détruire à nouveau toute la création par un déluge. La distinction entre les deux alliances de VanDrunen repose sur le fait que la première alliance en 6:18 est la promesse de Dieu avec Noé et sa famille de les délivrer du déluge, alors que la seconde alliance au chapitre 9 est établie avec toute la création, dans laquelle Dieu s’engage à ne pas détruire le monde par un déluge. Il soutient également que les termes de l’alliance en Genèse 6:18 sont accomplis dans Genèse 8.

Après avoir plaidé en faveur de deux alliances noachiques, VanDrunen place le sacrifice de Noé de Genèse 8:20-21 sous la première alliance, en s’appuyant sur le fait que Noé a offert le sacrifice après avoir été sauvé par Dieu et avant la promesse de Dieu au chapitre 9. VanDrunen dit également qu’il s’agit d’un sacrifice de « consécration » plutôt que d’ « expiation des péchés ». (Sur quelle base ces deux choses sont-elles exclusives ?) Ainsi, il affirme : « Ce sacrifice ne signifie pas … que l’alliance noachique soit rédemptrice plutôt que commune » (Living in God’s Two Kingdoms, note de bas de page 2, pp. 80-81.)

La division de l’alliance noachique par VanDrunen n’est pas convaincante. Il n’y a aucune raison que ces deux mentions de l’alliance en Genèse 6:18 et au chapitre 9 ne puissent être comprises comme une seule alliance unifiée, qui commence par la promesse de Dieu de délivrer Noé et sa postérité du déluge (Genèse 6:18) et qui s’étend ensuite après le déluge, de sorte que Dieu promet de ne jamais provoquer un autre déluge pour détruire toute la création (Genèse 9.) Rappelez-vous que Dieu a ordonné à Noé de prendre avec lui des animaux (toute la création !) sur l’arche – cela se trouve dans Genèse 6. Juste après avoir dit qu’il établirait son alliance avec Noé dans Genèse 6:18, Dieu a ordonné à Noé de prendre avec lui deux de chaque animal impur sur l’arche (Genèse 6:19-21) et sept de chaque animal pur (Genèse 7:2-3.) Ainsi, le fait que Dieu se préoccupe de « toute la création » se retrouve à la fois dans Genèse 6 et Genèse 9. La division qu’opère VanDrunen sur l’alliance noachique en deux alliances noachiques ne tient pas.

La continuation d’une seule alliance noachique dans Genèse 6-9 est claire, car Dieu a promis de ne plus jamais maudire le sol ni de frapper aucune créature vivante au moment (« quand ») où il a senti l’odeur du sacrifice. La promesse de Yahvé de ne pas frapper les créatures vivantes a été une réponse au sacrifice de Noé :

Noé bâtit un autel à l’Éternel ; il prit de toutes les bêtes pures et de tous les oiseaux purs, et il offrit des holocaustes sur l’autel. L’Éternel sentit une odeur agréable, et l’Éternel dit en son cœur : Je ne maudirai plus la terre, à cause de l’homme, parce que les pensées du cœur de l’homme sont mauvaises dès sa jeunesse ; et je ne frapperai plus tout ce qui est vivant, comme je l’ai fait.
(Genèse 8:20‭-‬21.)

Nous voyons donc que le sacrifice de Noé rentrait dans le cadre d’une seule alliance noachique. Ce sacrifice est intimement lié à la promesse de Dieu de ne plus jamais détruire la création par le déluge. Pourtant, VanDrunen passe complètement à côté de ce point et place ce sacrifice dans une prétendue « première » alliance avec Noé dans Genèse 6:18.

VanDrunen fait également une affirmation discutable en vue de faire correspondre l’alliance de Moïse à son paradigme. Il déclare : « Le terrain commun culturel entre les croyants et les incroyants ordonné dans l’alliance noachique a été suspendu pour Israël à l’intérieur des frontières de la Terre promise… Dieu a suspendu ces dispositions de l’alliance noachique uniquement à l’intérieur des frontières de la Terre Promise » (Living in God’s Two Kingdoms, 89-90.)

C’est une façon pratique de traiter les alliances noachique et mosaïque. Dans un premier temps, VanDrunen divise l’alliance noachique en deux, seule la « première » alliance étant « rédemptrice » et s’appliquant aux chrétiens. Ensuite, il dit que même la « seconde » alliance noachique (qui était « non rédemptrice » et s’applique à tous les humains) a été suspendue pendant l’alliance mosaïque. Une petite suspension de seulement 1 400 ans. C’est vraiment un étrange paradigme que VanDrunen a inventé là. En faisant une exception pour l’alliance mosaïque, il se demande comment il peut voir la Terre promise comme une typologie de Christ héritant du monde entier.

La division erronée de l’Écriture et de la loi naturelle par la R2K

L’application de la théologie de la R2K est également problématique, car elle soutient qu’il n’y a pas de vision du monde « chrétienne » distinctive qui puisse être appliquée au gouvernement civil, à la politique, à l’économie, à la psychologie, etc. VanDrunen, en particulier, estime que les efforts chrétiens pour transformer la société confondent les deux royaumes. Il estime que nous ne devrions appliquer la loi naturelle à la sphère civile qu’en dehors des arguments et de l’application de la Bible [3], ce qui conduit VanDrunen à des pratiques étranges comme la redéfinition de la « justice » dans le domaine civil :

Alors que les chrétiens devraient souhaiter que le gouvernement civil promeuve la justice, la justice, quelle qu’elle soit, est la justice du royaume commun, et non du royaume rédempteur proclamé par le Christ (Living in God’s Two Kingdoms, 195.)

D’où VanDrunen tire-t-il l’idée que la justice du gouvernement civil est déconnectée de la justice rédemptrice ? VanDrunen ne s’étend pas sur ce point. La justice de Dieu est toujours la justice, quels que soient les moyens qu’il utilise pour l’appliquer.

En outre, sur quoi VanDrunen fonde-t-il son affirmation selon laquelle le gouvernement civil se limite à une argumentation basée sur la loi naturelle ? Le concept même de loi naturelle est ancré dans la Bible (Romains 1:18-25), et la Bible enseigne ici que l’homme « supprime » même cette révélation naturelle (Romains 1:18-20.) Cela soulève la question de l’efficacité des simples arguments fondés sur la loi naturelle pour aborder la sphère civile.

Cette suppression vient s’ajouter au manque de clarté éthique qu’apporte la loi naturelle. La loi naturelle n’est pas une loi écrite, et introduit donc encore plus de possibilités de désaccord. Deux partisans de la loi naturelle peuvent arriver à deux conclusions opposées. Si l’interprétation de l’Écriture est difficile, les arguments de la loi naturelle posent des défis encore plus grands [4]. C’est pour cette raison que, comme nous l’avons vu plus haut, Calvin a voulu appliquer les Dix Commandements à l’État – « le Seigneur nous a donné une loi écrite pour nous donner un témoignage plus clair de ce qui était trop obscur dans la loi naturelle » (Institution, 2.8.1.)

La position de la R2K lie en effet les mains des chrétiens derrière leur dos en leur disant de ne pas utiliser l’arme la plus efficace que Dieu nous a donnée pour persuader les hommes – la Parole de Dieu. Comme le dit le théologien John Frame dans sa recension de l’ouvrage de VanDrunen A Biblical Case for Natural Law :

Je suis convaincu que la loi naturelle existe. Mais je ne suis pas du tout convaincu de la distinction opérée par Van Drunen (ni par aucun autre, quel qu’il soit) entre les sphères religieuse et laïque, et je ne vois aucune raison de limiter l’utilisation des Écritures à la sphère religieuse comme le suggère Van Drunen. L’Écriture est la Parole de Dieu, et la Parole de Dieu est le fondement de la morale. Lorsque nous voulons attirer les gens, croyants ou non croyants, vers ce fondement, nous ne devrions pas avoir honte de nous référer aux Écritures. J’admets que de nombreuses forces culturelles nous disent de ne pas nous référer à l’Écriture sur la place publique. La tentative de Van Drunen et d’autres de nous convaincre de ne pas appliquer les Écritures aux affaires civiles est un échec.

Le point essentiel avancé par Frame est qu’il n’y a aucune bonne raison d’éviter d’appliquer la Bible au gouvernement civil. Bien que Frame reconnaisse la distinction entre l’Église et l’État, puisque l’Église a pour but de prêcher l’Évangile et d’administrer les sacrements, il rejette la division entre les deux opérée dans la R2K. Frame à nouveau dit :

Je ne nie pas l’importance d’autres distinctions qui y sont parfois liées. Je ne dis pas, par exemple, que l’Église et l’État sont identiques. La distinction entre ces derniers est évidente : en bref, l’Église ne porte pas l’épée, et l’État n’administre pas les sacrements. Il n’est pas non plus nécessaire de transformer nos activités culturelles en églises, par exemple en limitant notre art aux traités évangéliques. Mais un bon art sera un art qui reconnaît la seigneurie complète de Jésus-Christ. Cela n’implique pas qu’il y ait des coups de pinceau distinctement chrétiens et non chrétiens. Cela implique qu’un artiste chrétien ne doit pas être confondu avec un nihiliste laïque, un musulman, ni un moniste du Nouvel Âge.

Mais compte tenu de ces distinctions, nous devrions confesser que la culture appartient à Jésus. Pour paraphraser [Abraham] Kuyper, lorsque Jésus regarde notre culture, il dira toujours : « Cela m’appartient ! » Mais la distinction entre l’Église et l’État, ou entre le Christ et la culture, ne peut être comprise de manière utile dans la conception des deux royaumes. La culture civile et la rédemption sont toutes deux sous la souveraineté de Dieu, et sous l’autorité de sa Parole infaillible.

Ainsi, alors qu’il existe une distinction correcte entre l’Église et l’État, la théologie de la R2K établit une division inappropriée entre les deux, agissant comme si le Christ ne régissait pas la sphère civile et comme si la loi naturelle était un meilleur guide pour les lois civiles que la Parole de Dieu. Mais qui est le roi de la sphère civile ? Jésus, bien sûr. Et si Jésus est le roi de la sphère civile, alors Sa Parole doit être appliquée à cette sphère, même si la manière dont elle est appliquée diffère de celle de l’Église (par exemple, la Bible guide l’État dans la punition de l’iniquité, n’exigeant pas d’elle la prédication de l’Évangile et l’administration des sacrements.)

Dans quel royaume se trouve la famille ? La dichotomie création-réemption de la R2K

La conception R2K pose d’autres problèmes, notamment le fait qu’elle ne tient pas suffisamment compte de la famille. Si nous adoptons la division de VanDrunen entre royaume commun et royaume rédempteur, il n’est pas si sûr de savoir où se situe la famille [5]. Il en va de même pour l’éducation, qui est le rôle des parents et fait donc partie de la famille. VanDrunen place la famille et l’éducation dans le royaume commun :

Les familles, les gouvernements, les écoles et les entreprises sont des institutions naturelles, puisque leurs origines se trouvent dans la création ou dans l’alliance noachique (Living in God’s Two Kingdoms, 147.)

Alors que la famille est enracinée dans la création et réaffirmée dans l’alliance noachique, et que même les incroyants ont une famille, VanDrunen passe sous silence le rôle important de la famille dans l’alliance de Dieu. Le commandement de Dieu d’ « être fécond et de multiplier » n’est pas seulement donné à Adam et à Noé (Genèse 1:28 ; 9:1), mais est également donné à Jacob quand Dieu lui rappelle Sa promesse faite à Abraham (Genèse 35:11), montrant par là que Dieu réunit ces deux alliances dans Ses desseins rédempteurs.

De plus, Malachie parle du fait que Dieu réunit les mariages pour produire une « postérité pieuse » (Malachie 2:15.) Dieu attend des parents chrétiens qu’ils élèvent leurs enfants selon les instructions du Seigneur, et Paul ordonne aux enfants d’obéir à leurs parents « dans le Seigneur » (Éphésiens 6:1-4.) Les enfants chrétiens ont une place particulière que même VanDrunen reconnaît comme étant celle de ceux qui pratiquent le baptême des enfants selon l’alliance. De plus, Paul parle d’un conjoint chrétien qui rend « saints » à la fois un conjoint non croyant et ses enfants (1 Corinthiens 7:14) [6]. La famille ne s’intègre donc pas aussi bien dans le schéma de division de la R2K. La famille est enracinée dans la création, mais elle est en cours d’être rachetée et occupe une place particulière dans l’alliance de Dieu.

Cette question de la famille révèle l’une des principales erreurs de la R2K, qui est celle d’une dichotomie création-réemption. Le Christ n’a-t-il pas racheté la création ? Bien sûr qu’il l’a fait. Le Christ rachète le mariage, la famille, l’éducation, le gouvernement, les arts, etc. parce qu’il rachète toutes choses à travers l’œuvre de son Église. Les apôtres du Christ donnent donc des instructions détaillées à la famille chrétienne (par exemple, Éphésiens 5.) Christ a reçu toute autorité sur la terre, et son Église fait des nations des disciples en leur enseignant Ses voies dans tous les aspects de la vie (Matthieu 28:18-19.) Le Christ ne fait pas de distinction dualiste comme le propose la R2K. Pourtant, VanDrunen place la famille sous le royaume commun et déclare explicitement que Dieu ne dédaigne pas les choses qui appartiennent au royaume commun [7], ce qui constitue une incohérence dans sa théologie.

VanDrunen veut opposer la création à la rédemption, puis l’État (une partie de la création) à l’Église (une partie de la rédemption). C’est une mauvaise interprétation de l’Écriture. À la base, VanDrunen nie que le Christ rachète l’ordre créationnel. Je vais citer à nouveau cette phrase pour souligner ce problème :

La rédemption ne consiste pas à restaurer les personnes pour qu’elles accomplissent la tâche originelle d’Adam, mais consiste en ce que le Seigneur Jésus-Christ lui-même accomplit la tâche originelle d’Adam une fois pour toutes, en notre nom. (VanDrunen, Living in God’s Two Kingdoms, 26.)

Il n’est pas clair si VanDrunen pense que le mandat culturel (Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, soumettez-la et dominez-la », Genèse 1:28) s’applique à nous aujourd’hui en ce sens que les humains doivent avoir des enfants et dominer la terre. Cependant, il rejette clairement la position selon laquelle la rédemption de Dieu implique la restauration des chrétiens afin qu’ils accomplissent le Mandat culturel. Pour VanDrunen, c’est seulement quelque chose que Jésus accomplit « en notre nom ». D’où VanDrunen tire-t-il le fait que ce commandement de la création ne s’applique qu’à Jésus ? De plus, si Dieu ne rachète pas la création déchue, alors quel est le but du salut ? Qu’est-ce que Dieu « recrée » exactement ?

Contrairement à VanDrunen, les Écritures relient ensemble la création et la rédemption. L’ordre donné à Adam d’ « être fécond et de multiplier » (Genèse 1:28) a également été donné à Jacob dans le cadre de l’alliance avec Abraham :

« Dieu lui dit : Je suis le Dieu tout-puissant. Sois fécond, et multiplie : une nation et une multitude de nations naîtront de toi, et des rois sortiront de tes reins. Je te donnerai le pays que j’ai donné à Abraham et à Isaac, et je donnerai ce pays à ta postérité après toi. »
Genèse 35:11‭-‬12.

Une postérité et une terre, tout comme Adam et le jardin, Abraham et la Terre promise, et Jésus et les nouveaux cieux et la nouvelle terre. Dieu restaure la création par son œuvre rédemptrice. La création n’est pas une chose qui doit être opposée à la rédemption. Au contraire, Dieu restaure ce qui est déchu et renouvelle son peuple et la création, qui sera un jour consommée dans les nouveaux cieux et sur la nouvelle terre.

Jusqu’à présent, nous n’avons présenté qu’une critique argumentée de la théologie de la R2K. Nous présenterons des arguments positifs en faveur de la théocratie dans la deuxième partie.

Notes :

[1] Dans sa critique de Van Drunen, Steven Wedgeworth déclare : « Le livre fait cependant à plusieurs reprises deux confusions fondamentales, et comme il s’agit d’hypothèses conductrices qui parcourent tout le livre, la théorie contemporaine des deux royaumes se trouve finalement très éloignée de la vision sociale essentielle de penseurs antérieurs comme Luther et Calvin. Ces deux confusions sont 1) l’identification des deux royaumes avec les institutions modernes de l’ « Église » et de l’ « État » et 2) l’établissement d’un contraste entre les deux royaumes comme étant un contraste entre le principe « rédempteur » d’une part et le principe « créationnel » d’autre part… Pour Calvin, tout comme pour Luther et le reste de la Réforme, les deux royaumes n’étaient pas des approximations des institutions visibles de l’Église et de l’État, mais plutôt celles du ciel et de la terre ou de l’esprit et du corps. Le royaume spirituel était éternel et immédiat, tandis que le royaume civil était temporel et toujours gouverné par Dieu par l’entremise des princes ou du clergé et de tous les autres hommes selon leurs vocations ».

[2] « Le magistrat civil ne peut s’arroger l’administration de la Parole ni des sacrements, ni le pouvoir des clefs du royaume des cieux ; mais il a le pouvoir, et le devoir, de faire régner l’ordre, de préserver l’unité et la paix dans l’Église, de garder la vérité de Dieu pure et entière, de supprimer tous les blasphèmes et toutes les hérésies, d’empêcher ou de réformer toutes les corruptions et tous les abus dans le culte et la discipline, et de régler, d’administrer et d’observer toutes les ordonnances de Dieu. En vue de mieux atteindre cet objectif, il a le pouvoir de convoquer des synodes, d’y être présent et de faire en sorte que tout ce qui s’y passe soit conforme à la pensée de Dieu » (WCF 23.3.)

[3] Dans sa recension de l’ouvrage A Biblical Case for Natural Law de VanDrunen, John Frame résume le chapitre 3 comme suit : « La position fondamentale de Van Drunen est que la loi naturelle est la loi de Dieu pour les affaires « civiles », et la révélation surnaturelle est Sa loi pour les affaires « spirituelles ». »

[4] Frame, Review of VanDrunen’s A Biblical Case for Natural Law : « La difficulté d’argumenter sur les questions éthiques à partir de la loi naturelle. L’on dit souvent qu’il est difficile de débattre de questions éthiques à partir de l’Écriture dans une société qui n’honore pas l’autorité de l’Écriture. Mais il est encore plus difficile d’argumenter à partir de la loi naturelle. Car la loi naturelle n’est pas un texte écrit. Même si elle est objectivement valable, il n’y a aucun moyen d’obtenir l’accord du public sur ce qu’elle dit tant que nous échangeons simplement des opinions sur ce que dit la loi naturelle. Par exemple, lorsque des personnes affirment, à partir de la loi naturelle, que l’avortement est une erreur, elles opposent essentiellement leurs intuitions aux intuitions des autres (intuitions qui, lorsqu’elles sont vraies, sont souvent supprimées.) Souvent, ces arguments sont des sophismes naturalistes, des arguments allant de « est » à « devrait » : par exemple, les enfants à naître sont des organismes génétiquement uniques, donc nous ne devrions pas les tuer. Les arguments tirés de l’Écriture ne posent pas de problème de cette façon ».

[5] Ce point est souligné par Robert Godfrey dans sa discussion avec David VanDrunen.

[6] VanDrunen ne mentionne ce passage que dans une brève note de bas de page. Living in God’s Two Kingdoms, 148.

[7] Ibid, 15, 26.

Source : https://knowingscripture.com/articles/should-we-seek-a-christian-government-part-1-a-critique-of-the-reformed-two-kingdoms


A propos de l’auteur

Zachary Garris

Zachary Garris est titulaire d’une maîtrise en théologie du Reformed Theological Seminary (Jackson, Mississippi) et d’un doctorat en droit (Juris Doctor) de la Wayne State University Law School. Il est autorisé à prêcher dans l’Église presbytérienne d’Amérique (PCA), et il a donné des cours au lycée et au catéchisme sur l’histoire ancienne, l’histoire des premières églises, l’histoire médiévale, la logique, la Bible, la théologie systématique, la théologie des alliances, l’apologétique et les visions du monde.

Zachary Garris est le rédacteur en chef de Dabney on Fire: A Theology of Parenting, Education, Feminism, and Government et l’auteur du livre électronique Thinking Biblically About Education. Zachary dirige également TeachDiligently.com, un site web d’éducation chrétienne contenant des ressources pour la maison, l’école et l’Église.

Il a écrit des articles pour le Chronicles Magazine, le Mises Institute, The Liberty Conservative, l’Abbeville Institute, la Foundation for Economic Education et Desiring God.