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Une vision du monde biblique sans la Bible. Comment cela est-il possible ? – Par Gary DeMar

Par Gary DeMar

21 janvier 2020

Gary DeMar

L’un des livres traitant de la vision du monde les plus populaires après les Lectures on Calvinism d’Abraham Kuyper est The Calvinistic Concept of Culture de Henry Van Til. Van Til, dans sa discussion sur Augustin, a écrit ce qui suit :

Augustin croyait que la paix avec Dieu précède la paix dans le foyer, dans la société et dans l’état. L’état terrestre doit lui aussi être converti, transformé en un état chrétien par l’imprégnation du royaume de Dieu en son sein, car la vraie justice ne peut être que sous le règne du Christ.

La conversion ne doit pas seulement avoir lieu dans le domaine de l’éthique et de la politique… [mais aussi] ceux des connaissances et de la science. En dehors du Christ, la sagesse de l’homme n’est que folie, car elle commence par la foi en elle-même et proclame l’autonomie de l’homme. L’homme racheté, en revanche, commence par la foi et la raison dans la soumission aux lois placées dans cet univers par Dieu : il apprend à penser les pensées de Dieu après lui. Toute la science, les beaux-arts et la technologie, les conventions vestimentaires et sociales, la monnaie, les mesures et autres, tout cela est au service de l’homme racheté pour qu’il les transforme au service de son Dieu [1].

Van Til croyait, tout comme Augustin, Calvin, Kuyper et Klaas Schilder – des intellectuels chrétiens dont les vues sont présentées dans The Calvinist Concept of Culture – que la construction d’une culture chrétienne est un impératif chrétien. Van Til a fustigé les barthiens pour leur répudiation d’une culture chrétienne. « Pour eux, écrit-il, il n’y a pas une forme unique d’ordre social, politique ou économique qui soit plus conforme à l’esprit de l’Évangile qu’une autre » [2].

S’il n’y a pas de modèle spécifiquement biblique, nous nous retrouvons avec soit un modèle pluraliste, soit l’absence de tout modèle, soit encore un modèle différé (dispensationalisme). Lorsque nous lisons que « le pluralisme religieux au sein d’une société est l’intention du Seigneur pour cette période de l’histoire et est donc biblique » [3], cela devient suspect. Tout d’abord, quelle justification biblique en offre Barker ? Comment savons-nous qu’il s’agit de « l’intention de notre Seigneur » ? Devons-nous supposer que tout ce qui se fait est juste ? L’intention du Seigneur pourrait-elle changer à un autre « moment de l’histoire » ?

Deuxièmement, que signifie ce point de vue pour l’économie, le droit, la politique et l’éducation ? La tolérance à l’égard des groupes religieux non chrétiens signifie-t-elle que nous devrions également tolérer leurs systèmes juridiques ? Si nous tolérons la religion de l’Islam, devons-nous tolérer leur vision de l’économie et du droit civil ? La loi babylonienne prévoyait « l’amputation de la main droite du médecin dont le patient est décédé pendant une opération sous sa main » [4]. Cette loi devrait-elle être placée au même niveau que la loi biblique ? Sinon, pourquoi pas ?

Toute personne qui évalue les mérites de la théonomie devrait vouloir savoir comment la théonomie et les opinions de ses critiques se comparent à la Bible, à la Confession de foi de Westminster, aux opinions des réformateurs et à des livres comme The Calvinist Concept de of Culture de Van Til. Pour Henry Van Til, il semble qu’il n’y ait pas de place pour le pluralisme éthique. Ma formation en faculté de théologie n’a jamais fait allusion au pluralisme. Rien de ce que j’ai lu chez Henry Van Til ne m’a amené à embrasser le pluralisme. En rejetant la répudiation par Karl Barth d’une culture spécifiquement chrétienne, Van Til nous a assuré que :

Le calvinisme soutient que la Parole de Dieu a une autorité finale et absolue, et qu’elle est claire et suffisante dans toutes les questions de foi et de conduite. Elle constitue le point de référence final pour la pensée, la volonté, l’action, l’amour et la haine de l’homme, pour sa culture comme pour son culte. . . À toutes fins utiles, l’Église a accepté tout au long de l’histoire les Saintes Écritures de l’Ancien et du Nouveau Testaments comme la Parole du Dieu vivant. Le calvinisme, également dans ses aspects culturels, propose de continuer dans cette perspective historique, ne voulant pas accepter l’Église ni la conscience religieuse, ni aucun autre substitut à la place de la Parole [5].

C’est là la position historique de l’Église, a affirmé Van Til. C’est ce que l’on m’a enseigné à la faculté de théologie. C’est le point de vue que mes professeurs ont défendu. Mais il y avait un problème. Même après avoir terminé le livre de Van Til, j’ai remarqué une lacune flagrante : il y avait peu de précisions et encore moins de références à la Bible sur la façon dont elle s’applique à la culture. Van Til était cependant à quelques pas en deçà de Kuyper, mais l’avion n’avait toujours pas d’ailes. Il n’allait pas voler.

The Basic Ideas of Calvinism de Henry Meeter

Je me suis ensuite tourné vers The Basic Ideas of Calvinism de H. Henry Meeter. Cet ouvrage semblait prometteur, même s’il était axé sur la politique. La première édition (1939) de l’œuvre de Meeter a été décrite comme le « Volume I ». Un volume ultérieur n’est jamais paru. Une fois encore, la Bible a été mise en avant comme la norme pour les chrétiens et les non-chrétiens.

Les calvinistes insistent sur le fait que les principes de la Parole de Dieu sont valables non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour tous les citoyens. Puisque Dieu doit être reçu comme Souverain par chacun, que ce dernier le veuille ou non, la Bible devrait également être la règle déterminante pour tous. Mais c’est surtout pour eux-mêmes que les chrétiens, selon les calvinistes, doivent en politique vivre selon ces principes [6].

Puisque Dieu est le Souverain de toutes ses créatures, il doit être reconnu comme le législateur de toute l’humanité. Comment déterminer quelle est cette loi ? Meeter nous dit que la Bible devrait être la règle déterminante pour tous, pas seulement pour les chrétiens et pas seulement pour régler les différends ecclésiastiques. Jusqu’ici, tout va bien. Meeter est ensuite passé à la question de savoir si l’État doit être chrétien.

Du côté négatif, il a précisé que l’État reste une sphère légitime de gouvernement même si ses lois ne sont pas fondées sur la Bible. Bien entendu. Ce n’est pas là la problématique de fond avec la théonomie. L’État est-il obligé, lorsqu’il est confronté à la vérité des Écritures, de mettre en œuvre les lois dont l’application est spécifiquement civile ?

Du côté positif, Meeter a écrit : « Chaque fois qu’un état est imprégné d’un esprit chrétien et applique des principes chrétiens dans l’administration des affaires civiles, il est appelé « chrétien ». Si c’est ce que l’on entend par un état chrétien, alors tous les états devraient être chrétiens, selon la conscience du calviniste, même si de nombreux états ne sont pas chrétiens. Si Dieu est le seul grand Souverain de l’univers, il va de soi que Sa Parole devrait être la loi en vigueur jusqu’aux extrémités de la terre » [7].

Meeter était passé des « principes chrétiens » à « Sa parole doit faire loi ». L’objectif est donc d’avoir la Parole de Dieu comme « loi ». Meeter poursuit comme suit :

Si Dieu est le souverain, aucun homme n’aura jamais le droit d’affirmer avec insistance que la religion doit être une affaire purement privée et coupée de toute sphère de la société, politique ou autre. Dieu doit régner partout ! L’État doit se soumettre à Ses ordonnances tout comme l’Église ou tout individu privé. Les calvinistes, dont le principe fondamental énonce que Dieu doit être souverain dans tous les domaines de la vie, insistent beaucoup pour que Dieu soit reconnu dans le domaine politique également [8].

De quelle manière l’État doit-il « se plier à Ses ordonnances » ? Où se trouvent ces ordonnances ? « Pour les questions qui relèvent de son propre domaine en tant qu’État, il est lié à la Parole de Dieu tout comme l’Église ou l’individu ». Pour Meeter, un « État est chrétien » lorsqu’il utilise « la Parole de Dieu comme guide [9].

Meeter a laissé les chrétiens qui s’interrogent avec des questions supplémentaires : « Si la Bible est le critère ultime par lequel l’État doit être guidé pour déterminer quelles lois il doit appliquer, la question se pose de savoir quelle portion de la Bible l’État doit prendre en compte » [10]. Il nous dit que « le droit civil se rapporte aux comportements extérieurs » [11]. Les chrétiens en questionnement cherchent des détails, une méthodologie pour déterminer quelles lois s’appliquent à la sphère civile. Quels « comportements extérieurs » l’État doit-il réglementer ? La sexualité homosexuelle et l’avortement sont certainement des « comportements extérieurs ».

Comme Kuyper et Henry Van Til avant lui, Meeter, qui affirme que la Bible « est le critère ultime par lequel l’État doit être guidé pour déterminer quelles lois il doit administrer » n’a jamais defini de méthodologie biblique. En fait, il n’a jamais cité un seul passage de l’Écriture pour défendre sa position, bien qu’il y ait de vagues références aux idéaux bibliques ! Lire Meeter, c’était comme lire un roman inachevé. L’avion n’avait toujours pas d’ailes.

Notes

1. Henry R. Van Til, The Calvinistic Concept of Culture (Grand Rapids : Baker Book House, 1959), 87.

2. Van Til, The Calvinistic Concept of Culture, 44.

3. William S. Barker, « Theonomy, Pluralism, and the Bible », Theonomy : Theonomy: A Reformed Critique, 229.

4. Laws of Hammurabi, 218. Cité dans Gary R. Williams, « The Purpose of Penology in the Mosaic Law and Today », Living Ethically in the 90s, édité par Kerby Anderson (Wheaton, Illinois : Victor Books, 1990), 127.

5. Van Til, « Calvinistic Concept of Culture », 157.

6. H. Henry Meeter, The Basic Ideas of Calvinism, 5e édition révisée (Grand Rapids : Baker Book House, [1939] 1956), 99-100. Une 6e édition est parue en 1990 avec trois chapitres ajoutés par Paul A. Marshall.

7. Meeter, The Basic Ideas of Calvinism (Les idées de base du calvinisme), 111.

8. Meeter, The Basic Ideas of Calvinism, 111-112.

9. Meeter, The Basic Ideas of Calvinism, 112.

10. Meeter, The Basic Ideas of Calvinism, 126.

11. Meeter, The Basic Ideas of Calvinism, 127.

Source : https://americanvision.org/21900/a-biblical-worldview-without-the-bible-how-is-that-possible/