Exégèse et herméneutique, Théologie

Pierre de La Ramée (Petrus Ramus), précurseur de Descartes contre la foi réformée confessante – Par Jean-Marc Berthoud

Ce livre sur la pensée et l’influence d’un précurseur de Descartes, Pierre de La Ramée, (1515-1572), attire notre attention sur un modèle de l’art du prestidigitateur du langage, idéologie qui remplace la réalité du sens par des mots isolés et qui, par son obsession de clarté mathématisante comme modèle de la pensée, empoisonne toute la culture moderne. Cette « herméneutique » binaire comporte une méthode de lecture – propre à ceux qui ne se donnent plus la peine de lire les textes avec l’attention qu’ils exigent – et la remplacent par la tyrannie de leur méthode universelle unique. La Ramée figure en bonne place dans la lignée de ceux qui déconstruisent le langage des hommes, celle des Occam, Biel, Bacon, Descartes, Galilée, Hobbes, Spinoza, Kant et de toute la vaste tribu des passionnés du seul modèle quantitatif, herméneutique destructrice de la perception juste de l’ordre créée, qui aboutit aux maîtres modernes de l’insanité : les Lacan, Foucault, Deleuze, Derrida et tutti quanti.

Berthoud, Jean-Marc (16 janvier 2020) Pierre de La Ramée (Petrus Ramus), précurseur de Descartes contre la foi réformée confessante. Pierre Benoît, éditeur. 204 pages. 27,18 € HT.

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Description du livre

Après avoir découvert le travail de Jean-Marc Berthoud sur Petrus Ramus ou Pierre de La Ramée, je dois avouer deux points qui ont trait à ce philosophe et théologien suisse converti à la foi calviniste. D’abord, il s’agit d’un travail que j’aurais aimé écrire, mais, par manque de temps, je n’ai pu entreprendre une telle œuvre. Enfin, la lecture de cet ouvrage m’a enchanté. C’est pourquoi je me sens privilégié d’écrire l’avant-propos de cette importante réflexion sur Petrus Ramus et son influence.

Permettez-moi d’emblée d’aborder directement le cœur du sujet. Comment pouvons-nous décrire Ramus et son influence ?

En utilisant un ouvrage de Walter J. Ong qui est une œuvre de référence, nous pourrions décrire l’approche de Ramus et sa conséquence comme suit :

  • « Selon Ramus, la voix humaine s’adresse à l’extérieur de ce monde. La raison en est, ajoute-t-il, qu’il nous fournit, non pas la richesse ni l’abondance vocale, mais des arguments qui peuvent être accrochés ou « collés » à des questions (qui proviennent d’abord de nous-mêmes). […] L’ordre en matière de dialectique est, comme il a été observé, d’un caractère radicalement visuel et schématique dans la formation de ses conceptions ; par conséquent, le transfert de décor de la rhétorique à la dialectique et à sa vocalisation subséquente […] devient ici, en pratique, une élimination du vocal et du personnel en faveur du schématique, cela dans le cadre du concept d’accommodement ou d’adaptation lui-même. C’est le phénix, la contrepartie verbale de l’univers visualiste immanent des « objets », sans voix et, de par ce fait même, dépersonnalisé, « une manière fermée, dénudée, purement « naturelle » de parler », aussi près de la « mathématique » que possible».

Walter Ong n’avait pas nécessairement l’intention de défendre ce développement qui s’avère être en opposition directe avec la méthode biblique et réformée ; toutefois, sa thèse est fondée sur le fait que Ramus est un « scolastique-humaniste » étant lui-même déjà à l’image de ceux qui lui ont succédé et qui ont été influencés par lui. Parmi eux se trouvent notamment, Alsted, Ames, Perkins et l’Université de Harvard elle-même. Et que s’est-il produit sous son influence ? Ong nous l’explique :

  • « L’oral auditif fut éliminé en faveur du visuel. […] Il s’agit d’un mouvement qui s’éloigne d’une conception de la con-naissance enveloppée dans la controverse [la dispute] ainsi que de l’enseignement des deux formes de dialogue appartenant au monde personnaliste, existentiel du son, cela en faveur d’une conception de la connaissance associée au monde silencieux de l’objet, conçu de façon purement visuelle et schématique ».

Par conséquent, cette démarche se tournait naturellement vers le sujet, vers l’intérieur de l’homme et les choses qu’il peut observer en lui-même.

Qu’en fut-il des résultats de cette influence ramiste ? Les questions bibliques et dogmatiques de la Parole de Dieu furent premièrement soumises aux domaines de la rationalité humaine, de l’expérience des hommes et de leur histoire, avec toutes les conséquences implicitement liées à cet assujettissement.

La structure de la théologie réformée s’oppose clairement, et de manière pratique, à l’approche et à la méthodologie ramiste décrites dans le présent ouvrage de Jean-Marc Berthoud. En effet, il n’est pas surprenant que dans la pensée de Ramus, Prométhée représentait le premier philosophe . La tendance prométhéenne qui consiste à placer la révélation dans le domaine de la rationalité humaine se révèle justement dans sa méthode et sa philosophie. En effet, Ramus subsume – soumet – la voix de l’Écriture à son propre « dialecte naturel » et, en conséquence, la développe par l’imitation et la pratique, réduisant ainsi la dimension dialogique entre Dieu et l’homme de la Parole-révélation. Donc, « l’épistémologie corpusculaire [atomiste] de Ramus suppose que la connaissance consiste en des ensembles d’articles mentaux » , le regard se tournant ainsi vers ce monde, vers l’histoire et vers le moi. Comme le dit l’ouvrage de Walter Ong, il « organise, dans un champ d’observation, non pas le monde externe, mais le « contenu » de la conscience » .

Otto Weber l’affirme en commentant les répercussions de sa pensée,

  • « … c’est un anglais, William Ames (1576 –1633), œuvrant en Hollande, qui, sous l’influence de la philosophie empirique de Petrus Ramus (1515-1572), a premièrement établi systématiquement une théologie de l’expérience. Ames a été décrit comme un précurseur de Schleiermacher. Cela s’avère au minimum exact sur le plan de sa méthode, laquelle considère la théologie comme étant l’analyse et la description de la vie spirituelle, de l’expérience chrétienne . »

Par conséquent, la révélation et l’histoire de son interprétation sont placées dans le domaine de l’expérience humaine, de la rationalité, et ce, en supposant une neutralité correspondant à la supposition de l’existence d’un individu qui se veut autonome. Ultimement, les questions bibliques et dogmatiques relatives à la Parole de Dieu seront premièrement assujetties aux domaines de la rationalité humaine, de son expérience et de son histoire, avec toutes les conséquences implicites propres à ces domaines.

Ainsi, la manière plus hébraïque de penser, enracinée dans la Parole d’un Dieu qui a créé, qui vit et qui parle, s’oppose naturellement aux résultats de l’application de la méthode dialectique d’organisation de la pensée selon Ramus. Une raison supplémentaire se trouve dans le fait que la pensée rationnelle ou dialectique appliquée, selon Ramus, à l’organisation de la pensée implique nécessairement une autonomie illusoire de l’être humain. Cette autonomie s’oppose à Dieu et à la nature, au caractère ainsi qu’à la fonction de la Parole de Dieu, puisqu’elle emprunte ses fondements à la pensée rationnelle et ontologique de la pensée humaine.

Dans ce livre, l’auteur nous explique très clairement le maillon faible, voire destructif, de l’œuvre de Petrus Ramus et l’influence qu’eût le ramisme sur la théologie réformée et puritaine. Outre le fait que cet ouvrage constitue l’un des premiers livres qui traite de Petrus Ramus et de son influence dans une perspective biblique et réformée, son attrait réside dans le fait qu’il met en évidence deux conceptions de la théologie systématique situées aux antipodes.

Décrire tout à la fois Ramus comme précurseur de Descartes et de la modernité ainsi que la constatation importante des répercussions négatives de cette philosophie sur la théologie réformée, dès sa conception et jusqu’à nos jours, constituent les deux thèses que défend Jean-Marc Berthoud.

Les développements de la pensée de l’auteur doivent nous inciter à réfléchir. Peut-être que certains courants de théologies et de pratiques réformées et puritaines nous semblent attrayants précisément en raison du fait que ceux qui les soutiennent ont puisé chez Ramus l’argumentaire leur permettant de concevoir un christianisme placé sous une telle influence « ramiste » au sein de la modernité et de la postmodernité occidentales. L’être humain est devenu le centre de la création et de la Révélation, expulsant ainsi Dieu de ses prérogatives sur celles-ci, et ce, au sein même de notre théologie. Dans cet ouvrage, l’auteur nous fait prendre conscience de cette réalité, constituant ainsi une correction opportune et nécessaire de notre regard sur certains courants théologiques, dont, en particulier, ceux influencés par Pierre de La Ramée.

Meine Veldman,

Doyen et professeur académique,

Faculté de Théologie Évangélique

de Montréal