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Qu’est-ce qu’une vision du monde ? – Par Nancy Pearcey (2)

Par Nancy Pearcey

LE TOURNEVIS D’ARISTOTE

Il ne faudrait pas en inférer que chrétiens et non chrétiens sont toujours en désaccord : ils se rejoignent en fait dans une grande variété de secteurs. Les incroyants se révèlent même plus compétents dans le bâtiment, la gestion de banques, la chirurgie ou la création de logiciels. La raison en est la doctrine de la Création : nous avons tous été créés à l’image de Dieu pour vivre dans un monde créé par Dieu, et nos facultés ont été conçues pour nous donner une réelle connaissance de ce monde. Croyants et incroyants peuvent, en conséquence, s’accorder de manière très significative dans de nombreux domaines.
Par ailleurs, la Bible enseigne la doctrine de la grâce commune. Alors que la grâce particulière réfère au salut, la grâce commune désigne la providence divine – la manière dont Dieu agit dans toute la création. Il « fait pleuvoir sur les justes et les injustes, » dit l’Ecriture (Matthieu.5:45). Ses dons concernent aussi les incroyants, y compris les dons intellectuels de la connaissance et de la perspicacité. Voilà qui explique la parole de Jésus : même les méchants « savent donner de bonnes choses à leurs enfants » (Matthieu 7:11) et être de bons parents. Il pouvait aussi reprocher à ses adversaires de ne pas savoir interpréter les signes des temps : Puisqu’ils étaient capables de prévoir le mauvais temps imminent, Jésus espérait qu’ils sauraient aussi discerner les différents sens de l’histoire (Matthieu 16:1-4). Preuve donc que la Bible elle-même témoigne de la capacité des incroyants à intervenir efficacement dans le monde, y compris au niveau du cognitif.
Cela dit, toute tentative d’explication se heurte aussitôt à nos credo spirituels et philosophiques. Prenons, par exemple, les mathématiques. Peut-être pensez-vous qu’il n’existe pas de vision chrétienne des mathématiques; or elle existe. Nous sommes tous d’accord pour dire que 5+7 = 12. Mais quand il est question de justifier la science des mathématiques, il y a conflit et des camps se forment.
A l’aube de la civilisation occidentale, la découverte de la géométrie euclidienne assure la célébrité des Grecs de l’Antiquité. Ceux-ci ne croyaient pas à un monde soumis à un ordre mathématique précis, car ils pensaient la matière comme une entité indépendante, une entité assez récalcitrante pour ne jamais « obéir » complètement à des règles mathématiques. Avec pour conséquence l’enfermement des mathématiques dans le « ciel » abstrait du platonisme.
En revanche, dans la première période de la modernité, la plupart des scientifiques étaient chrétiens; ils n’admettaient pas la préexistence de la matière qu’ils croyaient sortie de la main de Dieu. Ainsi dépourvue de tout pouvoir de résistance à Sa volonté, elle « obéissait » à Ses lois – lois instituées avec une précision mathématique. L’historien R. G. Collingwood écrit à ce propos : « La possibilité de mathématiques appliquées exprime, en termes de science naturelle, la croyance chrétienne à la création de la nature par un Dieu tout-puissant. »
Mon père étant professeur de mathématiques, j’aime à lui rappeler les paroles de Collingwood et j’en tire la conclusion suivante : « L’existence même de ton domaine professionnel est un produit de la vision chrétienne du monde. »
De nos jours pourtant, la plupart des philosophes ont cessé même de considérer les mathématiques comme un corpus de vérités. La philosophie des mathématiques régnante les apparente à une structure sociale, tel par exemple le baseball. « Après trois coups, tu es éliminé » décrit une règle arbitraire du baseball. Ce n’est ni vrai, ni faux; ce n’est qu’un choix de règles. De la même manière, le regard porté sur les mathématiques les assimile à des règles du jeu.
Il n’est pas jusqu’aux écoliers américains à qui cette vision postmoderne des mathématiques est inculquée. Un programme scolaire en vogue de niveau collège déclare que les élèves devraient apprendre que « les mathématiques sont fabriquées par l’homme, arbitraires, et les bonnes solutions résultent d’un consensus entre des experts supposés tels. » Fabriquées par l’homme ? Arbitraires ? Nos écoles privées ont de toute évidence pataugé dans les eaux glauques du postmodernisme.
Et si les mathématiques sont arbitraires, il n’existe pas de réponses erronées, mais simplement des perspectives différentes. Au Minnesota, les directives transmises aux enseignants recommandent une attitude de tolérance face à de « multiples visions mathématiques du monde. » Au Nouveau Mexique, j’ai rencontré un jeune diplômé du collège qu’un professeur de mathématiques avait traité « d’esprit étroit, » parce qu’il attachait de l’importance à la bonne réponse. Aussi longtemps, insistait le professeur, aussi longtemps que les élèves travaillent en groupe et parviennent à un consensus, le résultat est acceptable.
De ce fait, même la forme de connaissance la plus simple et la plus universelle – les mathématiques – est parfois sujette à des interprétations très contrastées du monde. A l’évidence, l’impact de la vision chrétienne gagnera encore du terrain aux abords de sphères plus complexes, tels la biologie, l’économie, le droit ou l’éthique.
Le danger est qu’en l’absence d’un développement pleinement conscient d’une approche biblique de ce sujet par les chrétiens, nous nous imprégnions à notre insu d’une autre approche philosophique. Un courant d’idées sur l’interprétation du monde peut se comparer à une boîte à outils philosophique, pleine de termes spécifiques et de concepts. Si les chrétiens ne développent pas leurs propres outils d’analyse, dès qu’une question difficile exigera d’eux de la réflexion, ils regarderont ailleurs et emprunteront les outils de quelqu’un d’autre – en dépit des concepts généralement acceptés dans leur champ professionnel, voire bien au-delà. Lorsque les chrétiens se comportent ainsi, écrit Os Guinness, ils ne se rendent pas compte que « l’outil emprunté n’est pas isolé, mais fait partie d’une boîte à outils philosophique complète empruntée en même temps, chaque « outil » ayant ses propres préjugés, sa propre manière d’obliquer, de contourner une question. » Les chrétiens peuvent même s’imprégner de toute une série de principes étrangers sans s’en apercevoir – à l’instar de Sarah, la jeune femme de notre histoire. L’emploi d’outils d’analyse enclavés dans des présupposés non chrétiens « équivaut à porter les lunettes de quelqu’un d’autre, ou à marcher avec ses chaussures. Les outils façonnent celui qui s’en sert. »
En d’autres termes, nous cessons d’être le sel et la lumière d’une culture perdue, et cette culture peut parvenir à nous modeler.

LA « BOITE A OUTILS » BIBLIQUE

Existe-t-il un antidote au clivage « séculier/sacré » ? Comment s’assurer que nos outils conceptuels disposent de références bibliques pour chaque problème ? Il importe d’abord de posséder une parfaite conviction quant à l’existence d’une perspective biblique dans tous les domaines – et pas simplement pour les questions spirituelles. A cet égard, l’exportation de l’Ancien Testament réapparaît sans cesse : « La crainte de l’Eternel est le commencement de la sagesse » (Psaumes 111:10; Proverbes 1:7; 9:10; 15:33). De son côté, le Nouveau Testament enseigne qu’en Christ « se trouvent tous les trésors de la sagesse et de la science » (Colossiens 2: 3). Ces versets sont souvent assignés à la seule sagesse spirituelle, mais le texte n’impose aucune limite au terme de « sagesse. » Clouser écrit : « La plupart des gens ont tendance à voir dans la crainte de l’Eternel le fondement de la seule connaissance religieuse… Ces passages comportent en fait une assertion des plus radicale – à savoir que d’une certaine façon toute connaissance repose sur la vérité religieuse. »
Cet axiome est plus facile à saisir quand nous rapprochons le christianisme des autres systèmes de croyances. Tous fonctionnent en effet de la même manière. Comme nous l’avons vu, tout ce qu’un système met en avant à titre d’entité dotée d’une existence en soi correspond, pour l’essentiel, à ce qu’il hausse au rang du divin. Cette allégeance de type religieux devient alors le principe directeur qui contrôle tout. La crainte d’un « dieu » préside à chaque système de connaissance proposé.
Percevoir clairement le fonctionnement des principes premiers, c’est aussi comprendre que toute vérité est nécessairement d’origine divine. Dieu est l’unique réalité en soi, et tout tire son origine et son existence de chaque instant de Dieu. Rien n’existe qu’Il ne le veuille; rien n’échappe aux points de jonction de l’histoire biblique que représentent la Création, la Chute et la Rédemption.

Création

Le message chrétien ne commence pas par ces paroles : « Accepte Christ comme ton Sauveur »; ses premiers mots sont : « Au commencement Dieu créa les cieux et la terre. » La Bible présente Dieu comme la seule source de tout l’ordre du créé. Nul autre dieu n’entre en compétition avec lui; aucune force naturelle n’existe sui generis; rien n’est dû de par sa nature ou son existence à une autre origine. Sa Parole, Ses lois ou encore Ses ordonnances créationnelles assignent ainsi au monde son ordre et sa structure. La Parole créatrice de Dieu est la source des lois de la nature physique, un objet d’étude pour les sciences naturelles. Cette même Parole est aussi à l’origine des lois de la nature humaine – à savoir les principes de la morale (l’éthique), de la justice (la politique), de l’entreprise créatrice (l’économie), de l’esthétique (les arts) et jusqu’à la catégorie de la pensée rationnelle (la logique). Voilà qui justifie la parole du psalmiste (Psaumes 119: 91) : « Toutes choses te sont assujetties. » Il n’existe aucun axe de réflexion qui soit neutre au plan philosophique ou spirituel.

Chute

L’universalité de la Création va de pair avec l’universalité de la Chute. La Bible enseigne que tous les aspects de la Création – y compris l’esprit humain – sont participants d’une grande révolte contre le Créateur. Les théologiens appellent cela l’effet noétique de la Chute (l’impact sur l’esprit), qui se traduit par une subversion de notre aptitude à comprendre le monde sans la grâce régénératrice de Dieu. L’Ecriture déborde d’avertissements contre l’idolâtrie ou la désobéissance délibérée à Dieu qui rendent les humains « aveugles » ou « sourds. » Paul écrit : « Le dieu de ce monde a aveuglé l’intelligence des incrédules, afin qu’ils ne voient pas briller la splendeur de l’Evangile » (2 Corinthiens 4:4). Le péché « obscurcit » l’intelligence (Ephésiens 4:18).
Certes, les incroyants continuent de porter l’image de Dieu, de vivre dans le monde créé par Dieu et sont toujours soutenus par Sa grâce commune, autrement dit capables de découvrir des segments isolés d’une connaissance authentique. Les chrétiens devraient faire bon accueil à ces intuitions. Les Pères de l’Eglise avaient coutume de dire que toute vérité vient de Dieu; d’où cet appel pressant aux chrétiens à « dépouiller les Egyptiens » en s’appropriant le meilleur de la culture séculière, sans négliger les réelles possibilités d’intégration à une vision biblique du monde. Il peut même arriver aux chrétiens de se méprendre sur des points correctement perçus par des non-croyants. Cependant, l’ensemble des systèmes de pensée édifiés par les non-croyants n’en seront pas moins faux – car si le système n’est pas fondé sur la vérité biblique, il prendra appui sur un autre principe premier. Même les fruits authentiques de la recherche individuelle n’échapperont pas à la lentille déformante d’une fausse vision du monde. D’où l’exigence d’une approche chrétienne à la fois critique et constructive. Nous ne pouvons nous borner à emprunter le meilleur de la culture environnante comme si tel ou tel territoire investi par des gens à l’esprit ouvert et objectif était spirituellement neutre – en bref, comme si la Chute ne s’était jamais produite.

Rédemption

Enfin, la Rédemption elle-même est tout aussi complète que la Création et la Chute. Dieu ne sauve pas l’âme sans se préoccuper de l’esprit. Il rachète la personne tout entière. La conversion a pour objectif la réorientation de nos pensées, de nos émotions, de notre volonté, de nos habitudes. Paul nous presse d’offrir tout notre être à Dieu comme « un sacrifice vivant, » de façon à ne pas nous « conformer au monde » mais à « être transformés par le renouvellement de l’intelligence » (Romains 12:1-2). Ce rachat s’accompagne pour nous du renouvellement de toutes choses (2 Corinthiens 5:17). Dieu promet de nous donner « un cœur nouveau, un esprit nouveau » (Ezéchiel 36:26), et il anime notre personnalité tout entière d’une vie nouvelle.
Cela explique que la Bible assimile en priorité le péché à l’abandon de Dieu au profit d’autres dieux, et n’accorde qu’une place secondaire aux listes de comportements particuliers jugés immoraux. Le premier commandement vient, somme toute, en premier – les autres suivent dès que nous sommes bien au clair quant à la personne ou l’objet de notre adoration. La Rédemption corrobore ce commandement : elle consiste, en premier lieu, à rejeter nos idoles mentales pour revenir au vrai Dieu. Nous expérimenterons alors Sa puissance de transformation dans chaque aspect de nos vies. Parler d’une vision chrétienne du monde revient, en somme, à exprimer en termes différents les modalités de notre rédemption, puisqu’elle recentre toute notre conception de la vie sur Dieu et la reconstruit à partir de la vérité qu’Il nous a révélée.

LIRE LES PANNEAUX DE SIGNALISATION

Quelle est la démarche à suivre pour construire une vision chrétienne du monde ? Nous voici ramenés au récit de la création dans la Genèse, c’est-à-dire au commencement du monde, pour découvrir le dessein originel de Dieu pour la race humaine. Après l’irruption du péché, la race humaine a en quelque sorte bifurqué, perdu son chemin et s’est égarée loin du sentier tracé. L’acceptation du salut en Christ nous replace sur ce sentier et restaure notre vocation originelle. La Rédemption ne concerne pas uniquement notre délivrance du péché, mais aussi un salut en vue de quelque chose – à savoir la reprise de la tâche qui nous a été assignée au moment de notre création.
Et quelle était cette tâche ? En Genèse, Dieu donne ce que nous pourrions appeler la première définition du travail : « Soyez féconds, croissez et multipliez, remplissez la terre et assujettissez-la. » Les premiers mots : « Soyez féconds, multipliez » ont trait au développement de la société : fonder des familles, des églises, des écoles, des villes, des gouvernements, promulguer des lois. La seconde proposition « assujettissez la terre » a trait à l’utilisation du monde naturel : cultiver la terre, construire des ponts, concevoir des ordinateurs, composer de la musique. Ce passage porte quelquefois le nom de Mandat culturel, parce qu’il signifie que notre vocation originelle était de créer des cultures, construire des civilisations – rien de moins.
Cela signifie que notre vocation ou activité professionnelle n’est pas une activité de seconde zone que nous accomplissons uniquement comme notre gagne-pain. Il s’agit plutôt de la haute vocation qui a motivé notre création à l’origine. La vraie manière de servir un Dieu créateur est de se montrer créatif avec les talents et les dons mis à notre disposition. Nous pourrions même dire que nous sommes appelés à poursuivre l’œuvre du Dieu créateur. Non pas à partir de rien, ex nihilo, comme Dieu l’a fait à la création; il nous appartient cependant de développer les compétences et potentialités inscrites à l’origine dans la création – telle l’utilisation du bois pour la construction, du coton pour les vêtements, ou du silicium pour fabriquer des puces d’ordinateur. De plus, et malgré l’absence en Eden de références explicites aux institutions sociales et économiques, leur justification biblique trouve son ancrage dans le Mandat culturel.
Au cours des six premiers jours du récit de la Genèse, Dieu forme l’univers puis le remplit – voici le soleil et la lune dans le ciel, la mer et ses créatures, la terre avec ses animaux. Suit une pause, comme pour souligner que la prochaine étape sera le couronnement de tout ce qui a précédé. C’est la seule étape du processus créationnel où Dieu annonce Son plan à l’avance, un moment où les membres de la sainte Trinité se consultent. Faisons une créature à notre image, pour qu’elle nous représente et poursuive notre œuvre sur la terre (Genèse 1:26). Dieu crée alors le premier couple humain, pour dominer la terre et la gouverner en Son nom.
Le texte montre clairement que les humains ne sont pas les maîtres souverains, autonomes, parfaitement libres de leurs actes. Leur autorité est une autorité déléguée : ils sont les représentants du souverain Maître, appelés à refléter Son souci de la création, marqué au coin de Sa sainteté et de Son amour. Ils doivent « cultiver » la terre – un terme à la même racine que « culture. » L’image de Dieu devient ainsi manifeste dans notre créativité et le développement des cultures.
Cet objectif était celui de Dieu dans la création des êtres humains et il l’est encore aujourd’hui. L’objectif divin originel n’a pas été abrogé par la Chute. Lors même que le péché a corrompu tous les aspects de la nature humaine, il n’a pas fait de nous des sous-hommes. Nous ne sommes pas des animaux. Nous reflétons encore et toujours, « obscurément, comme au travers d’un miroir » (1 Corinthiens 13:12), notre nature originelle, à l’image de celle de Dieu. Les incroyants accomplissent eux aussi le Mandat culturel – ils « multiplient et remplissent la terre » : ils se marient, fondent une famille, ouvrent des écoles, dirigent des entreprises. Et ils « cultivent la terre » – au titre de constructeurs de voitures, d’écrivains, de chercheurs, voire d’inventeurs de gadgets, etc.
A la suite de l’une de mes conférences, une jeune femme a objecté : « Quand vous parlez du Mandat culturel, votre discours n’est pas spécifiquement chrétien; vous citez des activités courantes pratiquées par tous. » Mais c’est justement là le point clé : la Genèse nous parle de notre vraie nature, de nos activités courantes, de la façon dont Dieu nous a tous dotés d’une certaine orientation ou manière de fonctionner. Le sens de notre vie, sa finalité, consiste précisément à répondre à cette nature humaine, à mettre en œuvre ce don de Dieu.
La Chute n’a pas détruit notre vocation première, mais l’a rendue plus difficile. Le travail s’accompagne de souffrance et d’une grande somme d’efforts. En Genèse 3:16-17, le terme hébraïque traduit par « travail » s’applique aussi bien à la grossesse qu’à la production des aliments. Le texte biblique laisse entendre que les deux tâches essentielles de l’adulte – éduquer la génération suivante et subvenir aux besoins de sa famille – iront de pair avec la douleur de vivre dans un monde déchu et déchiré. Toutes nos entreprises seront perverties, objet de diverses déviances dues au péché et à l’égoïsme
Au moment de notre rédemption, Dieu nous libère à la fois de la culpabilité et de la puissance du péché; Il restaure notre humanité, toute notre humanité, de telle sorte que nous pouvons à nouveau accomplir les tâches pour lesquelles nous avions été créés. La rédemption accomplie par Christ à la croix confère à notre travail une nouvelle dimension – car il devient un moyen de participation à Ses desseins rédempteurs. Le développement de la créativité nous permet non seulement de retrouver notre raison d’être originelle mais aussi d’apporter au monde une force rédemptrice apte à inverser le cours des choses et arrêter la corruption issue de la Chute. Nos dons sont mis au service de Dieu en vue de hâter l’avènement de Son règne, l’accomplissement de sa volonté. Le cœur et l’esprit renouvelés, notre travail puise dès lors son inspiration dans notre amour pour Dieu et la joie de Le servir.
L’enseignement à tirer du Mandat culturel est que notre sentiment d’accomplissement dépend entièrement de notre engagement dans un travail constructif. L’existence idéale, loin de signifier loisirs éternels ou vacances sans fin – ni même une retraite de type monastique dans la prière et la méditation -fait appel à un travail créatif accompli pour la gloire de Dieu et au bénéfice des autres. Nous n’avons pas pour unique vocation « d’aller au ciel » mais aussi de cultiver la terre; pas seulement de « sauver des âmes » mais aussi de servir Dieu par notre travail. Dieu Lui-même n’est pas seulement engagé dans l’œuvre de salut (la grâce particulière), mais aussi dans la préservation et le développement de sa création (la grâce commune). L’obéissance au Mandat culturel nous rend participants, nous enrôle dans l’activité même de Dieu, en tant qu’agents de sa grâce commune.
Tel est le riche enseignement que le mot Rédemption doit nous remettre en mémoire. Le terme réfère à une réalité beaucoup plus vaste que l’évènement de la conversion. Il s’agit de toute une vie de recherche pour consacrer nos compétences et nos talents à la construction de choses belles et utiles, avec en parallèle la lutte contre les forces du mal et du péché qui oppriment et déforment la création. How Now Shall We Live ? ajoute au triptyque Création, Chute, Rédemption un quatrième volet : la Restauration, afin de mettre en relief la continuité de cette vocation. Certains théologiens proposent pour cette catégorie le terme de Glorification qui rappellerait à la fois notre but ultime – vivre dans des cieux nouveaux, sur une terre nouvelle, et le caractère préparatoire de notre travail terrestre. Quelle que soit la terminologie utilisée, être chrétien équivaut à s’engager dans un long processus – un processus à vie- de croissance dans la grâce, aussi bien au niveau de la vie personnelle (sanctification) que de notre vocation (renouveau culturel). Ces nouveaux cieux et cette nouvelle terre s’inscriront dans la continuité de la création présente – certes purifiée par le feu – mais tout aussi reconnaissable que Jésus dans Son corps de résurrection. Selon C.S. Lewis à la fin des Contes de Narnia, nous avons commencé le récit d’une grande aventure qui ne finira jamais. « La Grande Histoire que personne sur la terre n’a lue; une histoire sans fin dans laquelle chaque chapitre est encore meilleur que le précédent. »

LA CROISSANCE APRES LA NAISSANCE

De nombreuses églises prêchent sans cesse la justification – comment se réconcilier avec Dieu. La sanctification – comment vivre après la conversion – est, en revanche, un sujet beaucoup plus rare. Dans les églises luthériennes où j’ai grandi, le combat de la Réforme semblait toujours recommencer : chaque sermon en revenait invariablement à la justification par la foi. Peu après ma conversion, un sentiment de frustration m’amena à faire remarquer à ma grand-tante Alice, une femme dévouée et intelligente, que nous n’avions vraiment pas besoin d’entendre le message du salut par la foi tous les dimanches.
Ses yeux brillèrent derrière ses lunettes, et elle me répondit tranquillement : « Il faut toujours nous le rappeler, très chère, car la grâce est trop contraire à nos tendances humaines. »
Elle avait certes raison, mais il n’en reste pas moins que la plupart des églises insistent fortement sur la conversion et très peu sur la manière de vivre après la conversion. Je propose l’analogie suivante : notre naissance physique est d’une certaine façon l’évènement le plus important de notre vie, puisqu’il en est le point de départ. C’est simultanément l’évènement le moins important, pour la même raison. Si quelqu’un revenait chaque jour sur le caractère merveilleux de la naissance, cela semblerait plutôt étrange. Après notre venue au monde, le plus important est de grandir et de devenir mature. De même, si la nouvelle naissance est bien la première et nécessaire étape de notre vie spirituelle, il ne faudrait pas focaliser constamment notre message sur la manière de parvenir au salut. Il est primordial pour les églises d’amener les convertis à la maturité spirituelle et d’équiper les saints pour la mission que Dieu nous a confiée dans le cadre du Mandat culturel.
Chacun a un rôle à jouer par sa participation à la culture et l’application des normes divines en vue d’une société vraiment humaine et juste. Une grande partie de notre temps est certes consacrée à la direction des affaires, à l’enseignement, la publication de journaux, l’appartenance à un orchestre, et tout ce qui contribue à la prospérité d’une civilisation; et même les responsables d’ « un service chrétien à plein-temps » doivent encore entretenir la maison, prendre soin des enfants, etc. Il faut absolument comprendre que ces tâches ne sont pas inférieures ou de seconde catégorie pour le Royaume. Nous sommes au contraire des acteurs, des agents de la grâce commune de Dieu dans le monde, pour Son service.
Martin Luther aimait à dire que nos occupations sont les « masques » de Dieu – ses modalités d’intervention cachées dans la création, par des moyens humains. Dans notre travail, nous sommes les mains, les yeux, les pieds de Dieu. D’après l’écrivain luthérien Gene Edward Veith, il y a des moments où Dieu agit sans intermédiaire et de façon miraculeuse, comme lorsqu’Il nourrit les Israélites de la manne céleste, au désert. En temps ordinaires, Il nourrit les gens par l’intermédiaire des myriades d’ouvriers dans les secteurs de l’agriculture, des transports, du conditionnement des aliments et du commerce de détail, par exemple. Dieu guérit quelquefois les malades de façon miraculeuse, à l’exemple de Jésus dans le Nouveau Testament. Mais Il agit de façon aussi certaine par l’intermédiaire de médecins, infirmières et spécialistes de la santé. Dieu peut aussi quelquefois chasser un ennemi de façon miraculeuse, comme dans le livre des Juges. Dans la vie courante, Il nous protège du mal par l’intermédiaire de la police, des procureurs, des juges – ou des militaires face à des ennemis extérieurs. Il éduque des enfants au moyen des parents, des enseignants, des pasteurs et responsables des sports. Les incroyants sont quelquefois eux-mêmes ces « masques » de Dieu, les instruments de Son amour et de Sa providence.
La métaphore du « masque » de Dieu vise à nous faire comprendre que notre vocation n’est pas notre activité pour Dieu, à charge pour nous dès lors d’exécuter et d’aller jusqu’au bout de l’entreprise en question. C’est plutôt une contribution précise à l’œuvre de Dieu. Car Dieu Lui-même S’implique non seulement dans l’œuvre du salut, mais également dans le maintien et la préservation de la création.
Cette profonde vérité permet aussi d’éviter tout triomphalisme. Certaines personnes sont opposées au concept de vision chrétienne du monde au motif que cela aboutit à prendre le monde en mains et à imposer nos croyances à tous, du haut en bas de l’échelle. C’est l’occasion de leur rappeler (et de nous rappeler à nous-mêmes) que l’instrument employé pour notre salut a été, somme toute, la croix. Dieu est venu sous une forme humble, Il est entré dans la faiblesse humaine, jusqu’à accepter de mourir par la main des pécheurs. Dans un monde déchu, nous pourrions nous aussi payer le prix de notre fidélité à l’appel de Dieu. Si nous nous levons pour défendre ce qui est juste face à l’injustice, nous pourrions avoir moins de succès dans notre carrière, ne pas être reconnus au niveau professionnel, ni récolter les hommages, ou encore gagner moins d’argent que prévu. Ceux qui suivent Christ peuvent finir par partager Ses souffrances. Luther a insisté sur ces thèmes dans sa « théologie de la croix » qui peut nous aider à résister au triomphalisme, à l’orgueil, à la propre justice.
Par la grâce de Dieu, nous pouvons établir une réelle distinction à l’intérieur de notre propre champ d’action, mais à condition de « crucifier » notre désir de réussir, de mener le jeu et d’être applaudi. Jésus a dit : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, se charge de sa croix jour après jour, et qu’il me suive » (Luc 9:23). Si nous avons l’ardent désir de recevoir la pensée de Christ, il faut d’abord nous soumettre volontairement au modèle de souffrance qu’Il nous a donné, et nous attendre aussi à ce que le développement d’une vision chrétienne du monde passe par un combat dur et douloureux – interne dans un premier temps lorsque nous extirpons les idoles de notre esprit, puis externe, quand nous affrontons l’hostilité d’un monde déchu et incrédule. Notre force pour cette tâche ne peut venir que de notre union spirituelle avec Christ et de notre pleine conscience de la souffrance comme chemin tracé pour être rendu conforme à Lui et refaçonné à Son image.

Référence : Pearcey, N. (2016) Vérité totale. Le christianisme libéré de sa captivité culturelle. Éditions La Lumière. http://verite.totale.free.fr.

Lire aussi : Nancy Pearcey, « Qu’est-ce qu’une vision du monde ? Première partie. »

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