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Qu’est-ce qu’une vision du monde ?

Par Nancy Pearcey

Nancy Pearcey

HORS DE LA CAGE

Le dimanche, c’était le dimanche,
et le reste de la semaine une rupture presque totale, fonctionnant selon un ensemble différent de règles.
Ces deux mondes apparemment sans liens, peuvent-ils jamais fusionner ?
John Beckett

Une étudiante élégamment vêtue entra dans le bureau du conseiller, en faisant signe de la tête comme un geste de défi. Sarah identifia immédiatement le type de personne dont il s’agissait. La clinique du Planning Familial où elle était en fonction attirait souvent des étudiants de haut niveau venus de l’université voisine et la plupart étaient riches, privilégiés et pleins de confiance en eux-mêmes. « Asseyez-vous, je vous prie. J’ai les résultats de votre test… Vous êtes enceinte. » La jeune femme acquiesça et fit la grimace : « Je m’en doutais un peu. » « Avez-vous pensé à ce que vous voulez faire ? » La réponse fut rapide et nette. « Je veux me faire avorter. »
« Voyons d’abord les options à votre disposition, » dit Sarah. « Il est important pour vous d’envisager toutes les possibilités avant votre départ aujourd’hui. » Parfois les jeunes femmes s’impatientaient, même jusqu’à devenir hostiles. Elles étaient déjà convaincues qu’il n’existait pas d’autres options viables. Après des années d’expérience dans sa profession, Sarah savait que les femmes sont souvent angoissées après un avortement. Elle désirait aider les étudiantes à réfléchir à l’impact éventuel d’un avortement au cours des années suivantes, afin qu’elles prennent une décision en connaissance de cause. Si elles se dérobaient, elle se rabattait sur le protocole : « C’est ma responsabilité, je dois le faire. »
Pourquoi Sarah s’inquiétait-elle ? C’était une chrétienne pratiquante, comme elle me l’expliqua des années plus tard, et elle pensait qu’être croyante signifiait cela – montrer de la compassion pour les femmes qui envisageaient d’avorter. Elle n’était d’ailleurs pas seule : sa clinique était située dans la ceinture biblique, et presque tout le personnel féminin était pratiquant. Pendant les pauses, elles discutaient de leurs groupes d’études bibliques ou des programmes d’école du dimanche de leurs enfants.
L’histoire de Sarah illustre la façon dont des croyants sincères sont entraînés dans une vision laïque du monde, – malgré le caractère orthodoxe de leurs croyances théologiques. Sarah avait été éduquée dans une dénomination fermement attachée à l’Evangile. Adolescente, elle avait été ébranlée dans sa foi et était sortie de la crise avec une nouvelle confiance en Dieu. « J’ai gardé la bible blanche que ma grand-mère m’a restituée à ce moment-là, » me dit-elle. « J’ai souligné tous les passages qui traitent de la sécurité du salut. » Par la suite, elle n’a jamais plus douté des doctrines fondamentales de la Bible.
Alors comment s’est-elle retrouvée avec un poste dans l’association du Planning Familial pour conseiller les femmes à propos de l’avortement ? Pendant son cursus universitaire elle avait connu une épreuve d’un genre particulier. Elle avait été plongée dans le relativisme libéral qui avait cours dans la plupart des campus universitaires aujourd’hui. Dans les cours de sociologie, d’anthropologie et de philosophie, l’accent était mis sur le caractère relatif de la vérité dans la culture, le postulat étant que des forces culturelles font émerger des idées et des croyances au travers de l’histoire, mais sans que ces idées ou ces croyances, vraies ou fausses, puissent prétendre à aucune finalité.
Et le christianisme ? Il était considéré comme non pertinent pour la culture universitaire « Dans un cours sur la philosophie morale, le professeur a présenté toutes les théories possibles et imaginables, de l’existentialisme à l’utilitarisme, sans jamais dire un mot de la théorie chrétienne de la morale – alors qu’elle a dominé toute l’histoire de l’occident, » se souvient Sarah. « Comme si l’irrationalité supposée du christianisme le rendait indigne de figurer aux côtés des autres théories morales. »
Sarah ne savait absolument pas comment réagir face à ces assauts contre sa foi. Son église l’avait aidée à trouver l’assurance du salut, mais ne l’avait pas dotée de ressources intellectuelles capables d’affronter les idéologies enseignées dans ses cours. L’enseignement de l’église avait supposé une séparation radicale entre le sacré et le séculier, et ne s’était intéressé qu’à la vie religieuse de Sarah. En conséquence, elle finit par absorber, au fil du temps, la perspective laïque adoptée dans les cours. Le monde de ses pensées était coupé en deux, la religion étant strictement limitée au culte et à la morale personnelle, tandis que ses opinions sur tout le reste passaient par le filtre du naturalisme et du relativisme.
« J’ai peut-être commencé par prendre puis par parsemer quelques bribes d’une vision du monde par-dessus mes croyances chrétiennes, » mais après l’obtention de mes diplômes et une fois engagée dans l’association du Planning Familial, le modèle s’est inversé : mon christianisme s’est réduit à un mince vernis plaqué par-dessus une vision séculière du monde. Cela équivalait presque à une personnalité scindée en deux. » Pour s’en tenir aux catégories décrites dans l’Introduction, son esprit avait intégré la vérité duelle caractéristique de la culture occidentale: séculier/sacré, fait/valeur, public/privé. Malgré la sincérité de sa foi, celle-ci en était réduite à une expérience subjective, purement privée, tandis que la connaissance se définissait en termes de naturalisme séculier.

L’histoire de Sarah est particulièrement dramatique mais illustre cependant un modèle plus banal que nous n’aimerions le croire. La déficience dans sa foi était imputable au fait qu’elle avait accepté les doctrines au titre d’articles de foi séparés : la divinité de Christ, Sa naissance virginale, Ses miracles, Sa résurrection d’entre les morts – elle pouvait les cocher l’un après l’autre. Mais elle n’avait pas une claire conscience du système unifié et en surplomb que présente la vérité du christianisme; il s’applique aux questions de société, à l’histoire, à la politique, à l’anthropologie, comme à tout autre domaine. En bref, il lui manquait une vision chrétienne du monde. Elle adhérait au christianisme comme à une collection de vérités, mais non comme à la Vérité en soi.
Les vues relativistes de Sarah ne furent remises en cause qu’après une crise personnelle, soit plusieurs années plus tard. « Lorsque le Congrès tenait des sessions sur l’avortement thérapeutique en fin de grossesse, j’étais bouleversée. Et j’ai compris que si l’avortement était mauvais à neuf mois, il l’était aussi à huit mois, à sept et six mois – et jusqu’au début du processus. » Ce fut une expérience très déstabilisante, et Sarah sentit la nécessité de revoir sa vision séculière du monde, un article après l’autre, puis de s’efforcer de construire, en lieu et place, une vision du monde chrétienne. Ce fut un travail de recherche certes très éprouvant, mais aujourd’hui Sarah découvre la joie d’être sortie du piège représenté par la dichotomie en question, et de voir sa foi prendre vie dans des domaines où elle ne se doutait même pas qu’elle puisse s’appliquer. Elle apprend que le christianisme, loin d’être simplement une vérité d’ordre religieux, est en fait la vérité entière – la vérité qui recouvre toute la réalité.

UNE PENSEE A DEUX NIVEAUX

A l’exemple de Sarah, les croyants ont intégré la dichotomie entre fait et valeur, public et privé; ils restreignent leur foi à la sphère du religieux et adoptent dans le même temps les visions admises dans leur milieu professionnel ou social. Nous connaissons sans doute tous des enseignants chrétiens qui acceptent sans les critiquer les toutes dernières théories sur l’éducation; des hommes d’affaire chrétiens qui gèrent leurs opérations financières selon les théories de gestion séculières en vigueur dans la sphère entrepreneuriale; des ministères chrétiens qui reflètent les techniques du marketing; des familles chrétiennes dans lesquelles les adolescents regardent les mêmes films et écoutent la même musique que leurs amis incroyants. Sincères dans leur foi, ils n’en ont pas moins faites leurs les opinions ayant cours dans tous les autres domaines, par simple osmose avec la culture environnante.
Cette question a fait l’objet d’un exposé succinct de Harry Blamires dans un classique intitulé The Christian Mind. Quand j’étais une jeune chrétienne, ce livre faisait presque fureur, et la dramatique phrase d’introduction : « Il n’y a plus d’esprit chrétien » courait les rues.
Que signifiait cette phrase ? Blamires ne laissait pas entendre que les chrétiens sont incultes, des péquenauds, même si ce stéréotype reste courant dans le monde séculier. Voici quelques années un abominable article du Washington Post décrivait les chrétiens conservateurs comme étant « pauvres, incultes et facilement menés.» Le journal fut immédiatement submergé d’appels et de fax de la part des chrétiens de tout le pays, qui donnaient la liste de leurs diplômes et de leurs comptes en banque !
Mais si le sens de cette phrase était différent, que fallait-il comprendre ? Dire qu’il n’y a pas d’esprit chrétien signifie que des croyants ayant une formation technique de haut niveau sont cependant dépourvus de toute vision biblique du monde pour interpréter l’objet central de leur activité. Selon Bamires, « nous parlons de ‘l’esprit moderne’ et de ‘l’esprit scientifique’ et ce terme d’‘esprit’ regroupe un éventail de notions et d’attitudes acceptées par toute la collectivité. Mais il n’existe pas d’’esprit chrétien’ – aucun ensemble de présupposés bibliquement fondés, partagés par tous sur des sujets tels que la loi, l’économie, l’éducation, la politique ou les arts. En tant qu’être moral, le chrétien se soumet à l’éthique biblique. En tant qu’être spirituel, il prie et assiste aux réunions religieuses. Mais en tant qu’être pensant, le chrétien moderne a succombé au sécularisme, accepté une structure référentielle élaborée par l’esprit séculier et des critères qui reflètent les évaluations du monde séculier. » Lors donc que nous entrons dans le courant du discours adjugé à notre domaine professionnel, nous devenons mentalement des participants non-chrétiens, nous rejoignons mentalement les non-chrétiens, car nous employons leurs concepts et leurs catégories, et ce malgré nos croyances.
Comme je vis dans la région de Washington, D.C., j’ai eu un témoignage de première main quant au nombre croissant de croyants aujourd’hui engagés dans la politique, un fait certes très encourageant. Mais l’expérience m’a aussi appris que très peu pratiquent une philosophie politique explicitement chrétienne. Un chef de personnel du Congrès l’admit un jour : « J’ai conscience que certaines de mes idées sont plus liées à la politique conservatrice à laquelle j’adhère, qu’à ma connaissance de leur substrat biblique. » Il avait conscience de la nécessité de formuler une philosophie du pouvoir ancrée dans la Bible, mais ne savait comment procéder.
De même, au fil de livres publiés pendant des décennies sur la science et la vision du monde, j’ai pu interagir avec des scientifiques qui sont des croyants profondément consacrés; peu d’entre eux ont cependant construit une philosophie des sciences à partir d’une culture biblique. Parmi les ministres du culte, beaucoup, de même, prennent grand soin de s’assurer que leur message est biblique, sans jamais se demander si leurs méthodes le sont. J’ai su récemment par un professeur de journalisme que même les meilleurs journalistes chrétiens – des hommes sincères et hautement qualifiés – se caractérisent par une absence de théorie chrétienne quant à leur profession. Dans la culture populaire, les croyants ont élaboré une culture entièrement parallèle touchant aux artistes et aux professionnels du spectacle; mais là encore, et Charlie Peacock s’en plaint, il en est peu qui « pensent le christianisme » en matière d’art et d’esthétique. La tournure est empruntée à Blamires, et quand je me suis adressé à un groupe d’artistes et de musiciens au domicile de Charlie, il m’a montré une demi-douzaine d’exemplaires de son livre – assez pour en prêter à plusieurs amis.
« Penser le christianisme, » c’est comprendre que le christianisme est la source de la vérité sur la réalité tout entière, une perspective apte à tout interpréter jusque dans le détail. La Genèse nous apprend que Dieu a amené tout l’univers à l’existence par Sa Parole – c’est-à-dire le Logos selon Jean 1:1. En grec, ce terme a le sens de Parole mais aussi de raison ou de rationalité, et pour les stoïciens il définissait la structure rationnelle de l’univers. La matrice sous-jacente de tout l’univers se trouve ainsi refléter l’esprit du Créateur. L’histoire biblique ne laisse apparaître aucune dichotomie entre les faits et les valeurs. Rien qui affiche une identité indépendante ou autonome, séparée de la volonté du Créateur. Force est dès lors d’interpréter toute la création à la lumière de sa relation à Dieu. Chacun des domaines abordés exhibe les lois ou ordonnances créationnelles au moyen desquelles Dieu a structuré le monde.
L’Ecriture le dit, l’univers nous parle de Dieu – « les cieux déclarent la gloire de Dieu » (Psaumes 19:1) – et son caractère divin se reflète en effet dans ce qu’Il a créé. Il y est fait référence sous le terme de révélation « générale » car elle s’adresse à tous en tout temps, par contraste avec la révélation « particulière » contenue dans la Bible. Selon Jonathan Edwards, Dieu communique non seulement « par Sa Parole qui s’adresse à nous dans l’Ecriture » mais aussi dans la création et les évènements historiques. En réalité, « toute la création divine prêche. » Les chrétiens peuvent cependant se montrer sourds et aveugles au message de la révélation générale, et avoir l’Esprit de Christ consiste en partie à prier pour que la sensibilité spirituelle « entende » la prédication affichée par la création.
Le grand historien des religions Martin Marty a dit un jour que la religion a deux fonctions : c’est d’abord un message de salut personnel, c’est-à-dire de réconciliation avec Dieu; c’est ensuite une grille d’interprétation du monde. Au plan de l’histoire, les évangéliques ont bien rempli la première fonction – le salut des âmes. Mais ils n’ont pas été vraiment à la hauteur quant à donner à chacun la capacité d’interpréter le monde, autrement dit de fournir un réseau de concepts interconnectés, un peu comme une jumelle relayant une vision biblique des différents champs où s’exercent les sciences, la politique, l’économie ou la bioéthique. Les évangéliques, nous dit Marty, ont singulièrement « insisté sur la piété personnelle et le salut individuel, laissant à chacun le soin d’interpréter le monde selon ses propres critères. »
De fait, beaucoup ne pensent plus du tout que le christianisme a pour fonction d’interpréter le monde. Marty appelle cela le Schisme Moderne (titre de l’un de ses ouvrages, Modern Schism), et déclare que pour la première fois dans l’histoire le christianisme a été encastré dans la sphère privée au point de ne plus être entendu dans la sphère publique.
Selon Sidney Mead, un autre historien : « Cette intériorisation ou privatisation de la religion est l’un des changements les plus importants jamais advenus dans la chrétienté. » D’où l’aspect dispersé, fragmenté de nos vies, la foi étant soigneusement verrouillée, enfermée à double tour dans le royaume privé de l’église et de la famille, sans guère d’occasions de renseigner notre vie et notre activité à l’extérieur. Le dimanche une fois écoulé, l’aura du culte se dissipe et nous endossons les attitudes du séculier pour le reste de la semaine. Nous vivons dans deux mondes séparés, en maintenant une distance rigoureuse entre vie religieuse et vie courante.

LES MARGINAUX DE L’INSTITUT BIBLIQUE

La plupart des croyants ressentent en même temps cette situation comme une frustration. Nous voulons réellement que notre foi soit partie prenante de chaque aspect de notre vie, y compris son côté professionnel. Nous ne voulons pas d’une personnalité composite – mais une véritable intégrité (le mot latin signifiant « complet »). J’ai rencontré un professeur d’art qui, nouveau converti, souffrait beaucoup de ne pas savoir comment appliquer sa foi nouvelle à sa profession. « Je veux que tout dans ma vie reflète ma relation à Dieu,» me dit-il. « Je refuse de savoir ma foi déconnectée de mon art. »
Nous serions tous de l’avis de Dorothy Sayers : la religion qui ne s’exprime pas dans la vie professionnelle ne s’exprime pas davantage pendant le reste de notre temps – il ne faut donc pas s’étonner qu’elle n’ait droit de cité en aucun domaine ! « Comment est-il possible de conserver un quelconque intérêt pour une religion apparemment sans rapport avec la quasi-totalité de sa vie ? »
Le dualisme séculier/sacré confine à un réel dénigrement le travail ordinaire, par opposition aux activités dans l’église dont la valeur est rehaussée. Bob Briner, dans son ouvrage Roaring Lambs, décrit l’époque où, étudiant dans un campus chrétien, il était implicitement admis que le travail chrétien à plein temps était la seule manière de réellement servir Dieu. Comme il se destinait déjà à une carrière de directeur sportif, Briner écrit ceci : « Sur le campus, je me percevais comme une sorte de citoyen de seconde catégorie. Ceux de mes compagnons qui se préparaient au ministère de la prédication ou au service missionnaire étaient traités comme accomplissant le travail réel de l’église. Nous, nous étions le comité de soutien. »
Il fallait entendre par là que les gens engagés dans des professions ordinaires pourraient participer par leurs prières et un soutien financier, point final. « Presque rien dans mes expériences d’église ou d’étudiant n’offrait de possibilités pour une vie chrétienne engagée et dynamique, mais extérieure au ministère à caractère professionnel. » Et voici la conclusion de Briner : « Vous êtes, nous dit-on, le sel et la lumière, mais personne ne nous a dit comment faire. » Tout tournait autour de l’idée superficielle de consécration de votre travail au Seigneur, mais apparemment dans le sens très restreint de « faites de votre mieux, et ne commettez pas de péchés évidents. »
Ce même dualisme séculier/sacré faillit avoir raison de la créativité des fondateurs des vidéos humoristiques de Veggie Tales. Phil Vischer déclare avoir toujours eu le désir d’être producteur de cinéma, mais que « le message reçu depuis l’enfance impliquait le ministère à plein-temps comme seule vocation chrétienne valide. Les jeunes chrétiens devaient aspirer à devenir soit pasteurs soit missionnaires. » N’écoutant que son devoir, il fit ses valises et partit dans un institut biblique pour se préparer au ministère.
A mesure cependant qu’il constatait la forte influence des films sur les enfants, la nécessité de productions de grande qualité s’imposait à lui. Il prit enfin une décision qu’il commente en ces termes : « J’ai pensé que Dieu pouvait employer un ou deux producteurs de films, en dépit des opinions des uns et des autres. » Il quitta l’institut biblique pour créer une société de production vidéographique avec son ami Mike Nawrocki. Alors que ses anciens camarades devenaient pasteurs et responsables de jeunesse, les deux hommes prêtèrent leur voix à Bob la Tomate et Larry le Concombre. Les traits d’humour alliés aux messages bibliques ont assuré l’immense succès de ces vidéos. Cependant, si ces deux déserteurs de l’institut biblique ne s’étaient pas affranchis de la mentalité du dualisme séculier/sacré et n’avaient pas décidé que la production de films a vraiment valeur de vocation pour les chrétiens, leurs talents auraient pu être perdus pour l’Eglise. Les dons accordés à chaque membre du corps de Christ le sont au bénéfice de l’ensemble, de sorte que la suppression de ces dons est une perte pour nous tous.
Le développement du clivage séculier/privé surprend moins dès que nous prenons conscience de sa normalisation par de nombreux pasteurs et enseignants eux-mêmes. Un directeur d’école me confia un jour que la plupart des éducateurs définissent « un enseignant chrétien » en termes stricts de comportement, comme le fait de donner le bon exemple ou de s’intéresser aux étudiants. Presque aucun ne se définit par rapport à la vision biblique qu’il peut transmettre au travers des sujets traités en matière de littérature, de sciences, de sciences humaines ou dans les domaines artistiques. Pour être clair, il se préoccupe d’être chrétien dans son travail, mais non par rapport à une infrastructure, une matrice biblique de son travail proprement dit.
La stratégie classique de nombreuses écoles chrétiennes consiste à injecter dans la classe quelques éléments « religieux » bien délimités, telles la prière et la mémorisation de passages bibliques – puis à s’aligner très exactement sur les programmes des écoles laïques. Le programme des études saupoudre de piété le sujet traité, tel du sucre glace sur un gâteau, sans toucher au contenu.

SUBTILE TENTATION

Ce modèle s’applique jusqu’aux niveaux les plus hauts du monde académique. « Dans l’enseignement supérieur, les chrétiens sont fortement, bien que de façon subtile, tentés de cloisonner notre foi, » déclare un professeur de sociologie après une longue carrière dans une faculté chrétienne. La religion conserve sa pertinence dans des sphères spécifiques – l’église et les activités religieuses du campus. « Mais dans l’enseignement et la recherche, l’attention tend à se concentrer sur les théories, les concepts, et toute la panoplie conventionnelle de nos disciplines respectives. »
Le danger du clivage devient alors visible : « Les thèses, concepts, et autres éléments » sont concédés aux incroyants dans chaque sphère. Les chrétiens ont surtout accepté un marché : dans la mesure même où nos études bibliques et nos réunions de prières sont autorisées, le contenu des différents champs académiques est abandonné aux non-croyants.
J’en ai eu, voici de nombreuses années, un exemple peu ordinaire en la personne d’un physicien de l’enseignement supérieur contacté pour l’un de mes articles. Il soutenait financièrement un ministère très célèbre consacré aux étudiants d’une grande université; la question posée portait sur la perspective chrétienne applicable à sa spécialité, et en particulier sur « la nouvelle physique » – la théorie de la relativité et la mécanique quantique. Les propositions et contre-propositions n’ont pas manqué quant à l’impact prétendument révolutionnaire de la nouvelle physique – qui démolissait la vision newtonienne du monde en vigueur pendant trois cents ans, en même temps que le déterminisme, pour laisser la place au libre arbitre, une physique qui sapait le matérialisme, et j’en passe. De fait beaucoup de livres populaires sur le sujet prétendent même que la théorie des quanta confirme la métaphysique orientale (l’exemple type étant The Tao of Physics ). Jeune écrivain, j’étais curieuse de savoir quel regard pouvait porter un enseignant chrétien de haut niveau sur les vastes implications philosophiques de la nouvelle physique.
A ma consternation, le professeur n’avait rien à déclarer. « La physique et la foi sont des domaines complètement séparés, » me dit-il. J’ai gardé en mémoire les mots exacts : « La mécanique quantique est comparable à la mécanique d’une voiture. Elle n’a rien à voir avec ma foi. »
Voilà un homme très engagé dans le témoignage auprès des étudiants, mais qui visiblement maintenait sa foi et son savoir dans des directions parallèles – côte à côte, tels des rails de chemin de fer sans intersections. Chrétien et physicien, il ne disposait d’aucune vision chrétienne du monde capable de réunir ces deux réalités.
Le développement d’une mentalité chrétienne engage assurément beaucoup plus de responsabilités que celle de l’obtention d’un diplôme d’études supérieures. Nombre de chrétiens pourvus de doctorats ont simplement entériné une double approche de leur spécialité, comme si la science, la sociologie ou l’histoire se caractérisaient par la neutralité au plan religieux, et comme si la vérité biblique n’avait rien d’important à faire valider dans ces enclos du savoir. Cette attitude semble en définitive dévaloriser la Parole de Dieu comme « lumière sur nos sentiers » et prôner un accommodement aux décrets des experts. Ainsi délestée de sa puissance de transformation des esprits, la Parole de Dieu fait place à une rupture intérieure et à la perte de la joie que procurent des vies vécues dans la droiture et la plénitude.

L’IDOLATRIE DES LUMIERES

Les tenants de l’esprit séculier renforcent cette mentalité en affirmant que leur théorie, loin de refléter une philosophie particulière, exprime simplement « la façon de penser de toute personne raisonnable. » Leurs options sont ainsi promues sous couleur d’impartialité, de rationalité, et de parfaite adaptation au domaine public, alors qu’ils dénoncent les points de vue religieux dits partiaux et tendancieux. Cette tactique a souvent mis les chrétiens sur la défensive quant à leur foi, avec pour effet boomerang de taxer lourdement leur potentiel d’influence sur la culture au sens le plus large.
L’erreur est de croire qu’il existe des théories objectives ou neutres, indemnes de toute pensée philosophique et religieuse. S’il est évident que dans le domaine du sacré, chaque groupe – chrétien, juif, musulman, Nouvel Âge ou autre – possède ses propres croyances, la pensée séculière accrédite souvent le libre accès de tous à une connaissance neutre dans laquelle les valeurs religieuses et philosophiques ne sont pas censées interférer.
Mais cet idéal – voilà l’ironie – est lui-même le produit d’une tradition philosophique atypique. L’idée de pouvoir déposséder l’esprit de tous présupposés et positions religieux préalables afin d’atteindre aux vérités brutes et pures de la « raison » est un produit des Lumières. Au XVIIe siècle, René Descartes, souvent considéré comme le premier philosophe moderne, l’a soutenu avec beaucoup de force. Pour Descartes, la meilleure manière de trouver la vérité était de libérer l’esprit de tous les doutes possibles et imaginables, jusqu’ au moment où apparaît un substrat de vérités dont il s’avère impossible de douter. Il pensait avoir lui-même creusé assez profond pour enfin accéder à ce soubassement de vérités incontestables au moyen de son célèbre cogito : « Je pense donc je suis. » Après tout, la généralisation du doute s’inscrit aussi dans le continu de la pensée, de sorte que l’existence du sujet pensant se trouve promue au rang de seule certitude.
L’idée se fit jour que par un exercice de doute systématique, l’esprit humain – ou la Raison (l’initiale est souvent en majuscule) – pouvait atteindre à une objectivité et à une certitude apparentées à celles de Dieu. Dans l’un de mes cours de philosophie à la faculté, le professeur aimait à définir l’objectivité comme « la manière dont Dieu voit les choses. » Sans être du tout croyant, il pensait que seul un Être transcendant ayant une parfaite vision de toute la réalité pouvait atteindre à l’objectivité. L’orgueil démesuré des Lumières sera de penser que la Raison était précisément ce genre de puissance transcendante, pourvoyeuse d’une connaissance infaillible. La Raison devint ainsi rien de moins qu’une idole, admise comme source de la Vérité absolue en lieu et place de Dieu.
L’ironie veut aussi que Descartes lui-même ait été un fervent catholique; la certitude que Dieu lui avait révélé la logique irréfutable du cogito l’amena à faire vœu de pèlerinage à Notre Dame de Loreto en Italie – vœu accompli quelques années plus tard. Descartes est un tragique exemple, en fait, de la manière dont un chrétien sincère peut néanmoins promouvoir une philosophie qui n’est certainement pas chrétienne. Descartes contribua à l’institution d’une forme de rationalisme où la Raison, par-delà sa capacité humaine à formuler une pensée rationnelle, incarnait désormais la source infaillible et autonome de la vérité. Aux yeux de tous, elle allait devenir un arsenal de vérités indépendantes de toute philosophie ou religion.

DEUX CITES

Un puissant contraste existait entre le projet des Lumières et la tradition chrétienne orthodoxe qui proposait une vision beaucoup plus humble et plus réaliste de la connaissance (ou épistémologie). Elle reconnaissait que la connaissance admise pour telle est modelée en profondeur par notre condition spirituelle. Augustin en donne la meilleure expression dans sa symbolique des deux cités : La Cité de Dieu et la Cité de l’Homme. Augustin ne parlait pas de la séparation entre l’Eglise et l’Etat, contrairement à l’avis de certains; il décrivait deux systèmes de pensée et d’allégeance. Nous contribuons à l’édification de la Cité de Dieu quand l’amour de Dieu anime et dirige des actions en vue de Son service. En revanche, nous édifions la Cité de l’Homme toutes les fois que ces actes sont motivés par l’amour propre, pour servir à des fins détournées.
Appliquée à la vie intellectuelle, l’image des deux cités signifie aborder le débat avec une motivation spirituelle prédéterminée qui affecte nos futurs choix de telle ou telle vérité. Loin d’être une page blanche, notre esprit annonce la couleur de notre position spirituelle – être pour ou contre Dieu. Selon le chapitre 1 de l’épître de Paul aux Romains, soit nous adorons et servons le vrai Dieu, soit nous adorons et servons les créatures (les idoles). Les humains sont intrinsèquement des êtres religieux, créés pour communiquer avec Dieu – s’ils Le rejettent, ils ne cessent pas pour autant d’être religieux mais adoptent simplement un autre principe directeur au fondement de leurs vies.
Cette idole prend souvent une forme concrète, comme la sécurité financière ou la réussite professionnelle; dans d’autres cas, ce sera une idéologie ou un ensemble de croyances de substitution. Mais peu importe la forme, car la pensée exprimée en Romains 1:18 est que les adorateurs d’idoles s’emploient activement à supprimer leur connaissance de Dieu, tout en cherchant des dieux de substitution. Ils sont donc bien loin d’être neutres en matière de religion.
Le christianisme n’est pas déterministe : il enseigne que, par la grâce de Dieu, les individus peuvent recevoir la lumière de la vérité pour s’incliner devant Lui, et passer ainsi d’un bord à l’autre – du royaume des ténèbres au royaume de Christ (cf. Colossiens 1: 13). Cela s’appelle la conversion. Nous n’en sommes pas moins à tout moment d’un côté ou de l’autre. Nous interprétons notre expérience à la lumière de la révélation divine ou à celle d’un système de pensée concurrentiel. Notre vocation de chrétiens consiste à évincer peu à peu toutes les « idoles » nichées dans l’intellect afin de pouvoir vivre chaque aspect de notre vie en tant que citoyens de la Cité de Dieu.
Au cours des dernières décennies, cette vision traditionnelle a reçu un renfort apparemment inattendu. La philosophie contemporaine des sciences a rejeté l’ancienne définition positiviste de la connaissance, qui libérait comme par magie les savants, les hommes en blouse blanche, des idées préconçues et des croyances a priori dès leur accession au laboratoire. Les philosophes sont en revanche beaucoup plus prompts aujourd’hui à admettre le facteur humain dans la validation des connaissances – à admettre, autrement dit, qu’il est impossible de cerner les faits à partir d’une posture philosophique purement neutre. La démarche scientifique concerne des personnalités au profil accompli, des personnes qui accèdent au laboratoire munies de toute une panoplie d’expériences antérieures, de théories, de croyances, d’ambitions et d’intérêts socio-économiques. Ces conceptions préexistantes colorent pratiquement toutes les facettes de l’entreprise scientifique : préférences en matière de recherche, espoirs de certaines découvertes, objectifs et interprétation des résultats.
« Tous les faits sont saturés de théories » est de nos jours le slogan en vogue en philosophie des sciences. Peut-être un tant soit peu exagéré, il souligne pourtant que même le choix d’un « fait » perçu comme tel est influencé par nos théories. Nous traitons les données en fonction d’une armature théorique qui nous rend le monde compréhensible.

ABSOLUMENT DIVIN

Il faut en conclure qu’aucun système de pensée n’est un pur produit de la raison – car celle-ci n’est pas, contrairement à l’idée de Descartes et des autres rationalistes, dépositaire de vérités infaillibles et autonomes à l’égard de la religion. Il s’agit plutôt d’une faculté humaine, une capacité à raisonner à partir de prémisses. D’où l’extrême importance de connaître les prémisses d’un individu, car tout en découle.
Si vous remontez assez loin dans un système conceptuel, vous découvrez éventuellement un point de départ. Il faut que quelque chose existe en soi – une réalité première, à l’origine de tout le reste. Son existence ne s’explique pas; elle « est » tout simplement. Pour le matérialiste, c’est la matière, et tout est réduit à l’état de constituant. Pour le panthéiste, la réalité ultime est une force spirituelle ou substrat, et la méditation a pour but de se reconnecter à ce grand tout de nature spirituelle. Pour le darwiniste dogmatique, la réalité ultime est la biologie, et tout, y compris la religion et la morale, procède de divers mécanismes darwiniens. Pour l’empiriste enfin, toute la connaissance remonte aux données sensorielles, et ce qui ne passe pas par les sens n’est pas réel.
Ainsi de suite. Chaque système de pensée part d’un principe premier. Si le point de départ n’est pas Dieu, ce sera une certaine dimension de la création – matérielle, spirituelle, biologique, empirique ou autre. Tel aspect de la réalité sera « absolutisé » ou mis en avant comme fondement et source de tout le reste – la causalité sans cause, le sui per se. En langage religieux, le principe premier fonctionne comme modèle divin, si ce terme définit l’entité unique dont tout procède. Cette hypothèse de départ doit être acceptée par un acte de foi et non par déduction. (Sinon, il ne s’agit pas vraiment du point initial de tout raisonnement – ce point est ailleurs, et il nous appartient de creuser plus profond pour le substituer au précédent.)
Vue sous cet angle, nous pourrions dire que toute alternative au christianisme fait fonction de religion. En l’absence même de rituel ou de cultes, elle admet un certain principe ou force de la création comme cause première et per se de tout ce qui existe. Les incroyants eux-mêmes s’accrochent à une ultime ou première raison d’être, laquelle fait fonction d’idole ou de divinité. D’où cette explication du philosophe Roy Clouser : « Les écrivains sacrés s’adressent toujours à leur lecteur comme s’il croyait déjà en Dieu ou en une divinité de substitution. » La foi est une disposition humaine universelle; à défaut d’être orientée vers Dieu, elle s’orientera vers autre chose.
« Le besoin d’une religion semble très tenace dans l’animal humain selon » le philosophe John Gray (même si cet athée s’en plaignait). « Le comportement des humanistes séculiers soutient assurément cette hypothèse. Les athées sont tout aussi engagés au plan émotionnel que les croyants, mais sont d’ordinaire plus rigides intellectuellement. » En bref, ce n’est pas que les chrétiens aient la foi, alors que les laïcs fonderaient leurs convictions sur les faits et la raison. Le sécularisme s’appuie tout autant que le christianisme sur des croyances ultimes; une partie de la création – la matière ou la nature – joue le rôle du divin. Le problème n’est donc pas de bien distinguer entre une conception religieuse et une conception purement rationnelle; le problème est de savoir laquelle des deux est vraie ou fausse.
Tel est le sens donné par Augustin à l’image des deux cités. Depuis la Chute, la race humaine a été divisée en deux groupes distincts – ceux qui suivent Dieu et se soumettent à Sa vérité, et ceux qui fabriquent une idole quelconque et organisent leur réflexion afin de rationaliser leur culte. Au fil du temps, comme les engagements fondamentaux déterminent les choix, les perspectives de tous sont inévitablement infléchies de façon à conforter ces choix. Un faux dieu entraîne inévitablement la formation d’une fausse vision du monde.
Voilà pourquoi les chrétiens ne peuvent abandonner complaisamment certains domaines prétendument séculiers aux incroyants – à la seule condition de se voir concéder une sphère restreinte, la sphère restreinte du sacré où nous pouvons à loisir chanter des cantiques et lire la Bible. Il nous incombe bien plutôt d’identifier et de critiquer les idoles intellectuelles dominantes, puis de construire des alternatives à partir d’assises bibliques.

Source : Nancy Pearcey, Vérité totale. Éditions La Lumière, 2016. Voir http://verite.totale.free.fr.

2 réflexions au sujet de “Qu’est-ce qu’une vision du monde ?”

  1. Il s’agit d’un extrait du livre « Vérité totale » de Nancy Pearcey publié en 2016 aux éditions La Lumière. Le lien vers le site présentant le livre est donné tout en bas de l’article.

  2. Texte tout à fait remarquable …. Est-ce l’extrait d’un nouveau livre et quelle est sa référence ?

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