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Sola Scriptura : la théologie de Thomas d’Aquin est protestante et non catholique, ou les dérives modernistes de la théologie catholique contemporaine

Par Jean-Marc Berthoud

C’est en examinant la pensée de Thomas d’Aquin de plus près (et non la vision dualiste que présente le thomisme courant auquel les réformés et évangéliques ne font que faire écho), que je me suis rendu compte que, loin d’affaiblir ma foi en la Parole de Dieu, la pensée de Thomas, bien au contraire, la confortait, la fortifiait. C’est ainsi que j’ai découvert les écrits de Florent Gaboriau dont l’interprétation de la pensée de Thomas va résolument à l’encontre de celle défendue par la vaste majorité de ses confrères, et cela depuis bien des générations. L’ouvrage décisif ici fut pour moi son L’Écriture seule ?, FAC-éditions, Paris, 1997.

C’est alors que je lui ai écrit une lettre ouverte qui est parue dans Résister et Construire puis dans mon ouvrage sur la famille. Plus tard nous avons publié sa critique décapante de la théologie aux tendances modernistes de l’essentiel de la production théologique catholique romaine française pendant les trente dernières années du XXe siècle. Pour cet ouvrage nous avons pu avoir une belle Préface du doyen Pierre Courthial. J’ai aussi, à la demande – d’une audace exemplaire – d’amis catholiques traditionnaliste valaisans, donné une conférence à Sion sur le thème de la pensée politique de Thomas, exposé qui fut étonnamment bien apprécié.

Le chef de file des réformés espagnols, mon ami le professeur David Estrada, qui dans les années 50 du siècle passé avait étudié la théologie à Westminster sous John Murrray, Cornelius Van Til, Edward J. Young, etc., me disait un jour : « Si tu lis le commentaire de Thomas d’Aquin sur les Romains, tu verras que c’est presque du Luther. » Et un pasteur réformé baptiste espagnol me disait qu’un des meilleurs spécialistes de Thomas dans son pays avait déclaré à un groupe de pasteurs réformés baptistes qui l’avait invité pour leur parler de Thomas : « Thomas d’Aquin, par son attitude envers la Bible, est sans aucun doute davantage des vôtres que des nôtres ». Mais cela n’est pas le son de cloche de la masse des thomistes dont Gaboriau a examiné la pensée dans son ouvrage ultime.

Nous devrions finalement pouvoir travailler au-delà de Descartes, bien qu’il soit en effet un personnage clé. Par exemple, Pierre de la Ramée le précède.

Le philosophe réaliste franco-suisse André de Muralt a réalisé un travail remarquable.

La rupture avec une épistémologie réaliste a débuté essentiellement au XIVe siècle avec deux penseurs britanniques, Duns Scotus et, plus tard, Guillaume d’Ockham.

Ici, Gaboriau est très utile.

Le vrai thomisme (contrairement à la pensée écossaise) fonde sa pensée métaphysique, non pas sur la contemplation d’une notion abstraite de l’être, mais sur des êtres concrets perçus à travers nos sens et saisis dans leur véritable réalité extérieure de formes substantielles par un intellect actif. Cela ferme la porte aux constructions univoques abstraites et spéculatives de Scot, des abstractions spéculatives (super réalisme !) qui vont bientôt être réduites à néant par le rasoir d’Ockham, critique salubre qui a fait dérailler son refus ultime des universaux eux-mêmes. Pas étonnant que Bradwardine et Wycliffe aient tellement détesté le nominalisme d’Ockham !

De même, Thomas d’Aquin a fermé la porte à de nombreuses spéculations théologiques en fondant la sacra doctrina (théologie) sur la sacra scriptura, sur la seule Écriture. Il fallait un génie de la spéculation tel que Scot pour inventer logiquement, à partir de textes bibliques inexistants, l’hérésie de la conception immaculée de Marie, que tous les théologiens scolastiques précédents avaient rejetée !

Maintenant, la licence spéculative de Scot (en philosophie comme en théologie), associée à la destruction des universaux par Ockham, a ouvert la voie à cette dissociation du sens et de la sensibilité que nous trouvons non seulement chez Descartes, mais à la base de notre entreprise techno-scientifique moderne (vraie dans ses résultats objectifs, mais lamentablement limitée dans sa portée réductionniste). Bacon et Descartes sont ses prophètes empiristes et rationalistes : l’homme est maître et propriétaire de l’univers. «L’homme comme maître et possesseur de la nature», Descartes (1637). Jusque-là, les hommes recevaient la vérité des objets qu’ils étudiaient. Or, à partir des vraies lois de la nature découvertes par la science mathématique expérimentale, l’homme a construit un nouveau cosmos artificiel qui, pour notre malheur universel, a largement remplacé le cosmos formé en tant qu’écho de l’ordre créé.

Pour que cette nouvelle science devienne possible, il fallait briser et remplacer la vision ancienne de l’univers. La construction de la nouvelle vision de cet univers imaginaire a été soigneusement développée au cours des derniers siècles du Moyen Âge par le détachement progressif de la pensée de la sensibilité, de la métaphysique des formes substantielles de l’ordre créé, et de la théologie des limites imposées par la lecture correcte de Écriture. Cette tendance extrêmement importante a été soigneusement documentée par des spécialistes de renom tels qu’Anneliese Maier et Amos Funkenstein. Ce dernier, brillant intellectuel israélien, a écrit un livre novateur qui décrit avec soin le mouvement qui a conduit à la création d’un concept imaginaire du cosmos permettant de penser la nature en termes non pas de nos sens ni du langage humain, mais dans ceux des abstractions des mathématiques. Cela a conduit à l’invention de la science moderne galiléenne et newtonienne, une science qui n’a pratiquement aucun lien avec la perception sensorielle, sauf à travers le prisme limité des mesures et des formules mathématiques. Voir Amos Funkenstein, Theology and the Scientific Imagination (Princeton Universiy Press, 1986) et les nombreux ouvrages d’Anneliese Maier. La nouvelle science qui en a résulté a été décrite avec brio par des spécialistes tels qu’E. A. Burtt, Alexandre Koyré et Herbert Butterfield, entre autres. C’est T. S. Eliot qui a inventé la phrase «dissociation du sens et de la sensibilité» pour résumer la révolution scientifique et philosophique du XVIIe siècle, phrase qui peut être appliquée très correctement à la perspective imaginaire kantienne qui peut être analysée et détruite avec tant de talent avec l’aide de Johann Georg Hamann, Albert Einstein et Thomas Forsyth Torrance.


Note : Jean-Marc Berthoud est un théologien réformé suisse. Son témoignage de conversion est disponible ici.

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