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Les chrétiens vont-ils à la catastrophe ? – Entretien avec Francis Schaeffer

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« La bataille fait rage de la manière la plus intense dans le monde universitaire. Tous les champs d’études sont dominés par la pensée séculière, humaniste, et c’est particulièrement vrai dans les sciences sociales et les arts. Une partie de notre tâche, en tant que chrétiens, est d’étudier et de comprendre ces champs d’études, mais en réagissant à partir d’une perspective qui est enracinée dans les Écritures. Notez que cela implique deux choses : 1) connaître et croire vraiment aux Écritures et 2) confronter, sans compromis, la vision du monde qui nous entoure, tout en démontrant de l’amour envers ses propagateurs. Il ne faut pas prendre ces choses à la légère. Nous ne pouvons pas nous retirer du monde et enfermer le christianisme dans une vision étroite de la spiritualité. Mais, par ailleurs, les dangers et tentations dans le monde universitaire séculier sont sérieux. Il est très difficile de vivre dans ce monde en tant qu’étudiant à l’université pendant quatre ans (ou plus) sans se voir influencer par la vision du monde dominante. Et si l’on est professeur dans un tel milieu, les dangers et les pressions poussant au compromis vont bien au-delà de ceux qui sont subis par les étudiants, car nombreuses seront les occasions de compromettre sa perception des choses afin de gagner le respect des collègues dans des disciplines dominées par la pensée séculière. »

 

Francis Schaeffer, The Great Evangelical Disaster, dans The Complete Works of Francis Scheaffer, vol. 4:385-386.


Les chrétiens vont-ils à la catastrophe ?

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Francis Schaeffer, philosophe chrétien (30 janvier 1912 – 15 mai 1984)

Dernier entretien de Francis Schaeffer avec la journaliste du MOODY MONTHLY, Melinda Delahoyde

Qu’est-ce que vous appelez « la grande catastrophe évangélique » ? (1)

Une section importante des évangéliques, au lieu d’employer la Bible pour juger l’esprit du monde d’aujourd’hui, s’y est tout simplement adaptée. L’esprit de notre époque réclame l’autonomie, c’est-à-dire la liberté vis-à-vis des contraintes de toute loi, de tout absolu, même de la nature humaine. Dans un monde pareil, il n’existe plus le moindre absolu moral. Chacun fait et dit uniquement ce qui lui plaît. Lorsque les évangéliques s’adaptent ainsi à cette façon de penser qui a son origine dans le siècle des Lumières, ils finissent par tordre l’Ecriture afin de l’accorder aux vents changeants et mouvants de la culture ambiante, au lieu de juger celle-ci à partir des absolus que nous donne l’Ecriture.

Quand les chrétiens cèdent à cet esprit du monde qui ne cherche que l’autonomie de l’homme et son droit à ne faire que ce qui lui est agréable, esprit qui rend purement subjective toute spiritualité, il est temps de leur dire : « Réveillez-vous! Vous avez été pénétrés par l’esprit du monde. Vous êtes devenus mondains. »

La Bible elle-même a été assujettie à un compromis de ce genre. Nous trouvons un nombre considérable de professeurs évangéliques dans les facultés de théologie et dans les universités chrétiennes qui, en optant pour une méthodologie existentialiste, adaptent leur conception de la Bible à celle de la théologie ambiante. Il s’agit là tout simplement d’une néo-orthodoxie se donnant le nom d’évangélisme.

Pouvez-vous nous donner d’autres exemples où les évangéliques avaient compromis la foi?

Les évangéliques se sont compromis à tous les points cruciaux de la vie culturelle. Nous avons confondu le royaume de Dieu avec des programmes politiques à tendances socialistes. Les structures injustes de la société ou le système capitaliste ne sont pas la cause du mal qui prévaut dans notre monde. La transformation des structures économiques qui aboutit, par exemple, à l’établissement d’un genre nouveau de redistribution des biens ne peut aucunement arrêter le mal. Cette façon de penser n’est rien d’autre que du marxisme. Quand les évangéliques adoptent une telle interprétation de la vie sociale et économique, ils démontrent tout simplement qu’ils veulent s’adapter au monde. Un autre exemple se trouve dans le féminisme outrancier qui influence tant d’attitudes dans notre société. Dieu a créé l’homme et la femme pour être égaux en dignité, mais cette égalité tient compte des différences. Les deux sexes se complètent mutuellement. Mais, aujourd’hui, bien des gens, y compris des évangéliques, cherchent à faire disparaître cette merveilleuse différence. Emportés par cet esprit d’accommodement, certains d’entre eux n’hésitent pas à tordre la Bible afin qu’elle puisse approuver par exemple le divorce par consentement mutuel, l’homosexualité et l’égalité totale des hommes et des femmes.

L’avortement est l’exemple le plus frappant de cet accommodement. Nous, les évangéliques, avons eu de la peine à entrer dans la bataille contre l’avortement, soit parce que nous pensons qu’il ne faut pas légiférer sur des questions de morale, soit que nous considérons sincèrement que la vie humaine ne débute pas à la conception. Une vision quelconque du monde qui nous interdirait de promouvoir publiquement la moralité biblique s’est complètement fourvoyée en s’accommodant au mythe sécularisé de la neutralité. Sur la question de l’avortement, personne ne peut rester neutre. Tout le monde légifère à partir de valeurs (2). Mais pour le chrétien, il n’existe qu’une seule position possible : la vie humaine commence à la conception. C’est ce que la Bible enseigne.

Si nous ne défendons pas la vie des hommes dès avant leur naissance, nous nions de façon pratique la vérité de la Bible.

Vous dites souvent que « la vérité conduit à la confrontation ». Qu’est-ce que cela signifie pour le chrétien qui croit à la Bible ?

Il s’agit d’abord d’une question d’attitude. John Wesley employait une expression qui m’a été très utile. Quand les gens qui l’entouraient se mettaient à s’exciter sur un sujet ou un autre, il appelait cela « une excitation impie ». Lorsque je me trouve impliqué dans des questions controversées, je me demande d’abord : « Ton sentiment reflète-t-il uniquement ta loyauté à l’égard de Dieu et de l’Ecriture, ou t’es-tu laissé prendre par une excitation purement charnelle ? » Est-ce que je fais des chrétiens qui se trouvent dans l’autre camp mes adversaires, ou mon but est-il uniquement de voir la situation s’améliorer ? Tout en m’exprimant clairement et sans ambages, je dois rester assez courtois pour pouvoir inviter mes adversaires à prendre une tasse de thé chez moi afin de continuer la discussion. Mais, cela étant dit, il nous faut affirmer que là où se trouve la vérité, son contraire est nécessairement une non-vérité, une erreur. On ne peut pas déclarer : « Je crois en la vérité de la Parole de Dieu », et puis prendre ses aises en laissant tout le monde croire tout ce qui lui plaît. Notre loyauté envers Dieu comporte davantage qu’une simple affirmation de nos croyances. Notre loyauté est envers le Christ et envers Dieu, dont l’existence ne fait aucun doute. Pratiquement, cela veut dire qu’il nous faut dénoncer tout enseignement contraire à la vérité. La vérité invite à la confrontation. Si nous n’avons pas compris qu’il nous faut dénoncer clairement, mais avec amour, ce que condamne la Bible sur le plan tant doctrinal que moral, pouvons-nous vraiment croire que nous aimons Dieu ? Nous confessons notre foi et nous chantons avec enthousiasme à l’église, mais parfois je tremble en pensant à ce que l’on croit véritablement dans les milieux évangéliques.

Les évangéliques peuvent être en désaccord sur bien des points, mais où donc se trouve l’essentiel ?

Bien que toute vérité soit importante, tout n’est pas sur le même niveau dans la hiérarchie de la vérité. Les chrétiens qui croient à la Bible se situent à des points différents de ce spectre. Les choses qui ne nous paraissent pas essentielles se trouvent dans une zone intermédiaire grisâtre où nous constatons des désaccords. Afin de rester dans le domaine pratique, limitons cette question au travail spécifique des différentes dénominations. Allons-nous dans une église qui croit fermement à la Bible pour nous quereller sur nos différentes préoccupations dénominationnelles?

Nous devons faire une distinction très nette entre les églises qui croient à la Bible et celles qui n’y croient pas. Croire à l’entière vérité de la Bible est une prise de position essentielle. Par contre, le mode du baptême ou la fréquence de la Sainte Cène sont des questions secondaires. Beaucoup d’excellentes églises diminuent sérieusement l’efficacité de leur travail en insistant trop sur des différences d’ordre spécifiquement dénominationnel.

Quels conseils et quels encouragements pouvez-vous donner aux chrétiens qui veulent combattre pour la vérité de Dieu dans l’Eglise ?

Ils doivent d’abord avoir une relation personnelle profonde avec le Christ. Il ne suffit pas de participer à quelques démonstrations publiques. Nous devons d’abord nous édifier mutuellement dans notre communion avec Dieu. Une relation profonde n’est jamais quelque chose de statique. On peut la voir grandir ou la laisser mourir. En deuxième lieu, ils doivent comprendre que ce que nous enseignons est vrai. Il ne s’agit pas simplement d’expériences religieuses personnelles. Il s’agit de vérités objectives. Ce qui se passe dans notre pays avec l’avortement ainsi qu’avec d’autres décisions légales tout aussi arbitraires n’est pas seulement en désaccord avec la Bible, mais en opposition absolue.

Nous devons comprendre quel est notre ennemi et quelle est la nature de notre vocation. Dieu nous a appelés à manifester son amour et sa sainteté. Nous devons demander à Christ de nous rendre capables chaque jour, avec l’aide de son Saint-Esprit, d’exprimer en pensée et en action l’existence et le caractère de ce Dieu-là, et cela en contraste radical avec l’esprit du monde qui nous environne. Nous n’avons pas à faire à des éléments épars d’un mal fragmentaire, mais à une vision monolithique du monde, vision qui est carrément opposée à tout ce qu’enseigne la Bible. C’est cette vue antibiblique du monde qui a provoqué la destruction complète de notre civilisation.

Nous proclamons l’existence d’un tel Dieu non seulement parce qu’il est lui-même la vérité, mais également parce qu’en lui notre vocation d’êtres humains se réalise pleinement. Si Dieu existe et s’il nous a faits à son image, lorsque nous nous opposons à sa Parole, non seulement nous péchons, mais nous allons à l’encontre de notre bien suprême. L’objet de notre combat n’est pas simplement une vérité théologique abstraite ; nous luttons pour préserver notre humanité elle-même. Une fois que nous avons bien compris cela, nous pouvons aller de l’avant. Alors notre position peut être radicale, sans compromis.

Dans cette bataille, les chrétiens peuvent-ils vraiment renverser le courant ?

Seul Dieu le sait. Notre tâche n’est pas de savoir si nous allons gagner ou non; notre tâche est d’être fidèles. L’Eglise a traversé de nombreuses périodes où il semblait qu’elle était réduite quasiment à rien. Ceux qui étaient restés fidèles au Seigneur Jésus-Christ et aux Ecritures ont travaillé petit à petit à faire sortir quelque chose de nouveau de cette situation. Nous devons faire confiance au Christ et au Saint-Esprit pour les résultats. Paul avait-il perdu la bataille lorsqu’il fut décapité? Les premiers chrétiens étaient-ils vaincus parce qu’ils moururent dans les arènes ? Les réformateurs avaient-ils tout perdu quand on les mettait à mort ? Loin de là! Notre tâche est d’être conséquents devant le Seigneur et de mettre notre confiance entièrement en lui.

Je ne sais pas si cette nation est condamnée ou non. Je crois que nous sommes à présent sous le jugement de Dieu pour avoir ignoré la lumière qu’il nous a donnée. Si suffisamment de chrétiens résistent et sont fidèles, qui sait, peut-être verrons-nous non seulement l’Eglise revenir à la vérité, mais même la restauration de notre culture. Nous devons être prêts à payer le prix et n’être qu’une minorité.

Je ne sais pas à quel moment de l’histoire nous nous trouvons. Mais, au fond, l’important n’est pas là. La question essentielle n’est pas de savoir si l’Eglise d’aujourd’hui sera sauvée ou si elle s’est déjà trop avancée dans la voie des compromis. Mais dans un cas comme dans l’autre, notre tâche reste exactement la même. Il nous faut aimer le Seigneur Jésus, aimer les Ecritures, nous attendre au Saint-Esprit pour accomplir son œuvre dans nos vies; et ensuite aller de l’avant. Je crois, par la foi et en espérance, que nous avons une possibilité très réelle de victoire.

Vous avez un amour profond pour la vérité de Dieu et pour sa Parole. Pourriez-vous nous parler un peu de vos expériences à cet égard ?

Je n’aime pas ce livre parce qu’il a une belle reliure en cuir et que sa tranche est dorée! Je ne l’aime pas non plus parce que ce serait un « livre saint ». Je l’aime parce que c’est le livre de Dieu. Par ce livre, le créateur de l’univers nous a fait savoir qui il est, comment nous pouvons venir à lui par Jésus-Christ, qui nous sommes réellement et de quoi est faite la réalité. Sans la Bible, nous ne connaîtrions rien de tout cela.
Cela peut vous paraître un peu sentimental, mais souvent quand je prends ma Bible le matin, je passe une main sur la couverture avec affection. Je suis tellement reconnaissant de l’avoir. Si le Dieu qui est là avait créé l’univers et n’avait ensuite pas parlé, nous ne saurions même pas qui il est. Mais la Bible nous révèle le Dieu qui existe, et c’est pour cela que j’aime ce livre. Je n’aime pas la Bible en tant que simple livre. Je l’aime à cause de son contenu et à cause de celui qui nous a donné ce contenu. D’année en année, je ressens cela plus fortement, tant affectivement qu’intellectuellement.

En réfléchissant à ces cinquante années passées au service de l’Eglise, quelles paroles voudriez-vous, en conclusion, adresser aux évangéliques ?

J’ai observé le monde évangélique croître de plus en plus. Étant finalement devenue une Eglise bien établie, les évangéliques, au lieu de combattre le mal, se sont adaptés à l’esprit du monde dans presque tous les domaines. Si aujourd’hui nous ne rétablissons pas, avec amour, les distinctions nécessaires, nous ne le ferons jamais. J’en suis absolument convaincu. A ses débuts, l’Université de Harvard croyait si fermement au baptême des petits enfants qu’un de ses premiers présidents fut démis de ses fonctions parce qu’il n’acceptait pas cette doctrine. Nous nous demandons aujourd’hui : «Était-ce là une cause valable de séparation ? » Cependant, Harvard était certes attachée de manière plus consciente à l’Evangile à ses débuts que ne le sont aujourd’hui la plupart de nos facultés évangéliques.

Ce qu’il nous faut, c’est une séparation des voies. Certains ne suivront pas, mais d’autres doivent absolument parler clair et haut. Les divisions nécessaires que nous devons vivre aujourd’hui sont aussi importantes que celles du passé. Je me souviens très clairement de la cassure de l’Eglise presbytérienne dans les années trente. L’excommunication du Dr. Gresham Machen par l’Eglise presbytérienne des Etats-Unis pour son opposition au libéralisme théologique fut peut-être l’événement historique le plus marquant de la première moitié de ce siècle. Cela signifiait que cette église et d’autres à sa suite avaient cédé à l’esprit du libéralisme. Une barrière qui empêchait la désintégration de la société était tombée.

L’Eglise évangélique se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Si on peut faire disparaître cette Eglise en induisant les évangéliques à dire exactement la même chose que le monde, à confondre le royaume de Dieu avec des programmes socialistes, à minimiser l’importance des questions qui concernent la vie ou tout simplement à se taire, je crois que la dernière barrière sociologique contre le mal aura disparu.

Ce que nous affirmons ici est crucial pour la cause de Jésus-Christ, pour l’Eglise, pour la bataille qui doit se livrer dans la société. Si nous ne confrontons pas courageusement cet esprit de compromission, si nous ne rétablissons pas, avec amour, les distinctions essentielles dans les églises et dans les écoles, de nombreuses organisations évangéliques seront perdues pour la cause de Jésus-Christ.

Traduit par J-M. Berthoud et J-P. Schneider et reproduit avec la permission du « Moody Monthly », juillet/août 1984.

(1)11 s’agit du titre du dernier ouvrage de Francis Schaeffer: « The Great Evangelical Disaster », qui n’a pas encore été traduit en français.

(2) Toute législation est inévitablement fondée sur des valeurs, morales ou immorales, peu importe! (Rédaction)

Source : https://www.promesses.org/les-chretiens-vont-ils-a-la-catastrophe/