Antisémitisme, Religion, Société

La judéophobie dans la France d’aujourd’hui – par Pierre-André Taguieff

Plutôt que de « nouvel antisémitisme » – expression employée dès le début des années soixante-dix –, je juge préférable de parler, pour éviter certaines équivoques, de « nouvelle judéophobie » ou de nouvelle configuration antijuive (1), dont le noyau dur est constitué par l’antisionisme radical et démonologique (2).

Dans ce nouveau cadre idéologique, les juifs ne sont plus diabolisés en tant que Sémites, mais en tant que sionistes, à travers des slogans comme « Sionistes assassins ! ». Les nouveaux ennemis des juifs ne les voient pas comme une « race » ennemie, mais comme un peuple « raciste ». C’est ce qui leur permet de se présenter, dans leur combat contre les juifs, comme des antiracistes ou des antifascistes en lutte contre de nouveaux « nazis » dont les principales victimes seraient les Palestiniens.

« La cause palestinienne s’est ainsi transformée en cause arabo-islamique, voire islamique dans le contexte d’une montée en puissance de l’islamisme dans le monde
depuis les années quatre-vingt-dix. »

Voilà qui brouille le paysage idéologique : l’antiracisme est mis au service de la judéophobie. L’objectif premier des nouveaux antijuifs est l’élimination de l’État juif, au terme d’un processus de délégitimation et de criminalisation de ce dernier, diabolisé en tant que raciste, voire en tant que nazi.

Islamisation de la cause palestinienne et nazification des juifs

Pour comprendre comment s’est fabriquée, au cours de la période post-nazie, une nouvelle configuration antijuive en France et plus largement dans une Europe professant le respect inconditionnel des droits humains, il faut partir d’un phénomène historique inédit : l’islamisation croissante de la judéophobie, à travers la place toujours plus grande occupée par la cause palestinienne dans le nouvel imaginaire antijuif partagé désormais par des musulmans comme par des non-musulmans. La cause palestinienne s’est ainsi transformée en cause arabo-islamique, voire islamique (l’engagement iranien en témoigne), dans le contexte d’une montée en puissance de l’islamisme dans le monde depuis les années quatre-vingt-dix.

Dans ce cadre, de vieilles accusations antijuives transmises par la tradition musulmane ont été réactivées et mises au premier plan. Il en va ainsi du célèbre hadith du rocher et de l’arbre, qu’on trouve cité dans la Charte du Hamas – rendue publique en août 1988 –, lequel se présente comme l’« une des branches palestiniennes des Frères musulmans » :

« Le Mouvement de la résistance islamique [Hamas] aspire à l’accomplissement de la promesse de Dieu, quel que soit le temps nécessaire. L’Apôtre de Dieu – que Dieu Lui donne bénédiction et paix – a dit : “L’heure ne viendra pas avant que les musulmans n’aient combattu les juifs (c’est-à-dire que les musulmans ne les aient tués), avant que les juifs ne se fussent cachés derrière les pierres et les arbres et que les pierres et les arbres eussent dit : ‘Musulman, serviteur de Dieu ! Un juif se cache derrière moi, viens et tue-le.’ ” »

« La racisation diabolisante du sionisme a culminé avec la “nazification” du nationalisme juif, devenue ordinaire dans le discours d’extrême gauche depuis
le début des années deux mille. »

La vision d’une terre palestinienne sans juifs, judenrein, non « souillée » par la présence juive, est au cœur de l’idéologie islamo-nationaliste des chefs palestiniens, que leurs organisations soient classées comme extrémistes (Hamas, Jihad islamique) ou « modérées » (Fatah). Dans un discours prononcé le 16 septembre 2015, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, supposé « modéré », a parfaitement exprimé sa vision islamiste de Jérusalem et, plus largement, de l’État palestinien dont il rêve :

« Nous avançons, avec l’aide d’Allah. […] Chaque martyr aura sa place au paradis, et tous les blessés seront récompensés par Allah. Chers frères, nous sommes tous ici au nom de Jérusalem. […] La mosquée Al-Aqsa et l’église du Saint-Sépulcre sont nôtres. Elles sont entièrement nôtres, et ils [les juifs] n’ont pas le droit de les souiller de leurs pieds sales. (3) »

La propagande tiers-mondiste et propalestinienne a fait de l’amalgame « sionisme = racisme », depuis la fin des années soixante, l’un de ses thèmes préférentiels. D’autres modes de diabolisation étaient associés à l’amalgame racisant : le sionisme assimilé à un impérialisme, à un colonialisme, à un fascisme, à un régime d’apartheid, voire réduit à une résurgence ou à une nouvelle forme de nazisme. La racisation diabolisante du sionisme a culminé avec la « nazification » du nationalisme juif, devenue ordinaire dans le discours d’extrême gauche depuis le début des années deux mille. L’une des plus frappantes manifestations internationales de ce pseudo-antiracisme visant le sionisme et Israël aura été la Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée, tenue à Durban, en Afrique du Sud, du 31 août au 7 septembre 2001, qui fut l’occasion d’un déchaînement de la propagande « antisioniste ». C’est au nom d’un antiracisme dévoyé que sont désormais lancés les appels à la haine contre les juifs. Tel est le noyau idéologique de ce que j’ai appelé, dès 1989, la « nouvelle judéophobie » (4) […]

Notes :

1. Pierre-André Taguieff, la Nouvelle Judéophobie, Mille et une nuits-Fayard, 2002 ; Une France antijuive ? Regards sur la nouvelle configuration judéophobe. Antisionisme, propalestinisme, islamisme, CNRS Édi- tions, 2015.
2. Sur ces questions, voir Pierre-André Taguieff, l’Antisémitisme, Presses universitaires de France, 2015, p. 7-20.
3. « Le président palestinien Mahmoud Abbas : “Les Juifs n’ont pas le droit de souiller la mosquée Al-Aqsa de leurs pieds sales” », 24 septembre 2015, http://www.memri.fr
4. Pierre-André Taguieff, « La nouvelle judéophobie. Antisionisme, antiracisme, anti-impérialisme », les Temps modernes, n° 520, novembre 1989, p. 1-80.

article payant decembre janvier

Source : http://www.revuedesdeuxmondes.fr/judeophobie-france-daujourdhui/

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